Patrice Franceschi : « Avec la Turquie, le Quai d’Orsay va à Munich tous les jours »

Le 21 juillet 2020, par Emmanuel Lemieux

Fin 2019, dans la foulée de l’armée américaine, les soldats français ont quitté la Syrie, laissant nos alliés kurdes face à l’expansionnisme vengeur d’Erdogan. L’écrivain Patrice Franceschi a publié un texte passionné, Avec les Kurdes (Tracts).

Patrice Franceschi, 65 ans, est écrivain, aviateur et marin. Il a vécu la guerre en Afghanistan, prit la défense des Papous ou encore, conduit la mission Terre-Océan à bord de la jonque La Boudeuse. Avec les Kurdes. Ce que les avoir abandonnés dit de nous, Tracts n° 16. 81 p., 3,90 €.

ENTRETIEN. Il passe ses mains sous le gel hydroalcoolique puis vous en serre cinq chaleureusement. Contradiction d’un visiteur peu à l’aise avec l’époque hygiéniste et les distances physiques. Pas question de masque évidemment. « Je refuse cette idée généralisée que ma vie serait plus précieuse que mes idées. À quoi bon vivre si rien ne le porte ? » En cet après-midi de juillet, Patrice Franceschi est tout seul au premier étage du Flore, comme s’il avait privatisé les lieux. Le Flore… Est-ce bien raisonnable quand on se veut baroudeur ? On le ferait presque bredouiller. « C’est pratique pour moi, c’est juste à côté de la Société des géographes  » explique-t-il. Fondée en 1821, la vénérable société l’a fait président d’honneur. En attendant, le virus a confiné les voyageurs et dévoré l’attention timide que les Européens portaient encore aux Kurdes de Syrie début mars.
Avec les Kurdes. Ce que les avoir abandonnés dit de nous est un texte court, porté par une rage mystique, ce que revendique l’écrivain depuis l’Afghanistan. Les Kurdes mourront non pas de la Covid mais des manœuvres turques, et nous, de nous éteindre à petit feu.

Vous avez écrit ce texte d’urgence en décembre 2019, il devait être publié en février et finalement on peut le lire en juillet. Comment se sont comportés vos amis Kurdes de Syrie face à la Covid-19 ?
PATRICE FRANCESCHI : « Comme le reste du monde. Une grande partie d’entre eux se sont sagement confinés. Et c’est dramatique comme mimétisme, comme si ce petit virus était plus dangereux, plus destructeur qu’Erdogan ! 30 000 personnes mortes du coronavirus en France à l’heure où nous nous parlons, c’est triste, mais dois-je vous rappeler le nombre de soldats tués lors du tout premier jour de 14-18 ? 27 000 personnes y ont perdu la vie. Ne parlons pas de la grippe espagnole ou de celle de Hong Kong en 1968 qui ont fait des hécatombes millionnaires ! Le monde est devenu un vaste asile d’aliénés ! La société des bons sentiments rend nos existences totalement mièvres et sans dignité. La sensibilité a été remplacée par la sensiblerie.

Nous sommes comme les Européens, nous ne voulons rien voir des agissements d’Erdogan qui avance comme un rouleau compresseur sur tous nos principes.

L’Élysée a-t-il pris connaissance de votre analyse ?
Bien sûr. Que me disent mes interlocuteurs ? « Tu as raison de parler comme ça, Patrice, mais que veux-tu que l’on fasse ? Allez, viens, je te paie à bouffer ». Nous sommes comme les Européens, nous ne voulons rien voir des agissements d’Erdogan qui avance comme un rouleau compresseur sur tous nos principes. La Turquie est hargneuse, tant qu’elle le peut et nos diplomates sont pro-Ankara. Avec elle, le Quai d’Orsay va à Munich tous les jours, tout comme les sherpas de l’Élysée comme Emmanuel Bonne freinent des quatre fers. Aucune volonté dans les parlements. Seule, une responsable politique comme Marielle de Sarnez plaide clairement la cause des Kurdes, elle est bien seule.

La seconde partie de votre texte développe un concept emprunté à votre ami, le poète et géopoliticien Gérard Chaliand : nous serions dans des « temps post-héroïques » ?
La guerre et la mort imprègnent le monde entier hors de la petite bulle qui, elle, a perdu toutes ses notions et cette culture commune. Je sais ça déplaît beaucoup, mais il faut nous y repréparer. Je vais employer un gros mot, mais je crois que la dévirilisation de nos sociétés pousse justement au grand déséquilibre mondial, à l’amenuisement de notre volonté et au renforcement actuel, sans équivalent, des arsenaux. Dans ce contexte, il ne faut pas que la Turquie soit notre « étrange défaite », nous avons tout à fait les moyens politiques et militaires de la contrer si toutefois, nous n’avons pas peur de notre propre puissance. »

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