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Philippe Metzger : « Covid-19 pourrait accélérer l’ère de l’énergie décarbonée »

Le 13 mai 2020

Philippe Metzger est officier de Marine (ER), économiste de la mer et docteur en géographie. Il est spécialiste des énergies marines renouvelables et de leurs aspects socio-économiques à E22, société positionnée sur le développement international des énergies renouvelables.

POLITIQUE. Aux inquiétudes sanitaires que la crise du covid-19 induit en chacun de nous, des préoccupations économiques répondent et secouent les nations. Les incontournables mesures de confinement ont provoqué un ralentissement général de l’économie mondiale, dans lequel une crise pétrolière s’est insérée, déstabilisant les marchés financiers et les conduisant à des chutes importantes de l’ordre de 25% de pertes en quelques jours.
Parallèlement, ces mêmes mesures de confinement ont un effet « nettoyant » inattendu et inédit : la qualité de l’air s’est grandement améliorée dans le monde entier puisque plus aucun mobile routier ou aérien aux échappements polluants ne circule depuis quelques semaines. En quelques jours, la planète respire de nouveau. On ne peut ignorer un phénomène que de nombreuses structures et organisations appelaient, ni la prise de conscience collective et internationale qui en découle. Mais qu’en sera-t-il lorsque les contraintes de distanciation sociale seront levées, répondant à une diminution du taux de propagation du virus ?

Peut-on imaginer un seul instant que la question de la protection de l’environnement ne constitue un élément fondamental de la reprise socio-économique ?

D’aucuns pensent d’ores et déjà que les habitudes reprendront le dessus et que nos civilisations retomberont dans leurs travers de consommation et de déplacements. Une autre école, ici développée, considère que cette prise de conscience peut générer de nouvelles postures, tendant à préserver la planète dans l’état écologique auquel nous sommes involontairement parvenus en cherchant à protéger l’humanité d’un fléau biologique. En effet, peut-on imaginer un seul instant que la question de la protection de l’environnement ne constitue un élément fondamental de la reprise socio-économique qui va s’opérer à un moment donné ? Peut-on imaginer que nos usages retrouvent leur place comme « avant » ? Il y aura un « après » car la secousse internationale ne restera pas sans conséquence.
Au confinement des individus se conjugue une isolement étatique, où chaque pays a décidé de fermer ses frontières, de geler les échanges internationaux autres que ceux incontournables pour gérer la crise sanitaire. Ce repli de chaque État sur lui-même constitue aussi un comportement inédit à l’heure où les blocs politiques cherchent de nouveaux liens et et des équilibres renouvelés. La redistribution des poids économiques et financiers laissent prévoir une redéfinition inéluctable de la nature des investissements. Alors que l’Europe, par exemple, tentait de retrouver quelques repères et de combler les vides laissés par le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, les réactions de fermeture de l’espace Schengen et l’arrêt des échanges commerciaux intracommunautaires peuvent conduire à une perte des principes fondateurs de cette Union. En poussant le raisonnement, qu’adviendra-t-il de la monnaie commune, l’euro, dans une fédération éclatée et où chaque État se verrait tourner en roue libre ?

Les erreurs passées en matière d’environnement autorisent la projection d’une réaction planétaire responsable.

Avant d’arriver à des scénarios relevant de la catastrophe, il est sage d’envisager d’autres évolutions. C’est là que le constat d’un environnement soudainement amélioré peut apporter des réponses permettant de conserver une unité. Nous nous trouvons finalement dans une situation où un changement de paradigme, qui était sans doute latent, peut enfin prendre corps. La prise de conscience évoquée plus haut, et la volonté de maintenir un bon état écologique sans retomber dans
les erreurs passées en matière d’environnement, autorisent la projection d’une réaction planétaire responsable, cherchant à ralentir le retour à des usages dévastateurs. Cette nouvelle approche aura immanquablement une influence sur les marchés financiers : les valeurs écologiques deviendront des nécessités fondamentales et caractériseront les nouveaux territoires d’investissement. Ces valeurs seront alors des relais de croissance innovants et ouvriront une nouvelle ère permettant de développer des secteurs industriels qui étaient en situation d’attente, voire de régression. Dans cette vision, l’environnement se mute en un domaine de référence, respectueux à la fois de considérations incluant la protection de la nature et des mesures socio-sanitaires, mais également de pratiques favorisant une éthique financière et économique.
Parmi ces valeurs, outre les biens de consommation « propres », l’énergie constitue un pilier structurant.

La seule solution viable à long terme, c’est à dire d’ici trente à cinquante ans, est l’énergie renouvelable issu des espaces océaniques et maritimes.

Facteur majeur de pollution ayant diminué du fait de confinement généralisé, l’énergie d’origine fossile va connaître un recul conséquent en 2020 et 2021. Les atermoiements des pays producteurs et la guerre économique qu’ils se livrent derrière le masque du covid-19 préfigurent un retournement majeur en faveur de l’utilisation d’énergies décarbonées, notamment pour la génération d’électricité. Cette énergie, dont la production mondiale (environ 27 000 TWh [1]
 en 2019) reste encore largement dépendante de minerais ou d’hydrocarbures, va permettre le glissement progressif mais rapide vers une utilisation massifiée des ressources renouvelables. La consommation d’électricité mondiale progresse chaque année, et le développement du véhicule terrestre à propulsion électrique devient un enjeu industriel et commercial dont l’essor va croître beaucoup plus vite que ne le prévoyaient jusqu’ici les analystes. Dans la prise de conscience que nous soutenons, la mobilité individuelle détient une part importante du comportement sociétal mondial. Mais cette électricité de plus en plus consommée, il faut de plus en plus la produire.

Le renouvelable terrestre arrive déjà à saturation, en particulier pour ce qui concerne l’éolien dans les contrées européennes. La seule solution viable à long terme, c’est à dire d’ici trente à cinquante ans, est le renouvelable issu des espaces océaniques et maritimes. Le potentiel couvre cinq fois la demande actuelle, à condition d’une couverture extensive. Sans entrer ici dans le détail des différentes technologies qui ne se limitent pas à la captation du vent par éolienne posée sur le fond ou flottante, citons néanmoins l’exploitation des courants marins, celle de l’énergie contenue dans la houle en haute mer ou les vagues près du rivage, et l’énergie thermique des mers (ETM) consistant en l’exploitation de la différence de température entre l’eau chaude de surface (au moins 20°C) et l’eau froide des profondeurs, créant une machine thermique. Cette dernière technologie, continue, prévisible, sans altération du milieu marin ni de la ressource, représente un enjeu fondamental pour les territoires insulaires de la zone intertropicale largement dépendants des énergies fossiles.

De plus, elle produit de l’eau douce et des nutriments nécessaires à l’aquaculture, et notamment l’algoculture. Cette perspective de désenclavement devrait profiter des évènements sanitaires pour se développer sans tarder.
Les investissements nécessaires sont volumineux, et réalisables de manière privée : il est possible de les flécher de façon rationnelle en utilisant un outil de mesure dénommé « coefficient de tendance » [2] 
permettant de déterminer quelle technologie est la mieux adaptée à un État selon ses aspirations socio-économiques. Cet instrument d’aide à la décision intègre les aspects économiques, sociaux, techniques, environnementaux, géographiques, selon les phases opérationnelles d’une technologie. Il est destiné à assister les décideurs dans l’orientation de leurs nécessités de développement. Sur le plan politique, il a pour vocation d’apporter aux gouvernants un bouquet d’informations afin de construire une vision plus ambitieuse qu’une transition à court terme.
En créant cette vision stratégique d’une nouvelle politique énergétique répondant aux exigences générées par les effets de la crise sanitaire, les États devront favoriser la redirection de masses financières importantes, y compris dans les pays producteurs de combustibles fossiles conduits à donner une nouvelle dynamique leur production. Des valeurs boursières de l’énergie nécessiteront une recapitalisation, et contribueront ainsi à accompagner le rebond international indispensable aux économies afin de les consolider mutuellement.

Un nouvel ordre de pouvoir va apparaître : la puissance environnementale.

Une conséquence fondamentale de cette évolution conduit à reconsidérer la notion de puissance économique. Il est vraisemblable, si les prévisions proposées ci-dessus se réalisent, qu’un nouvel ordre de pouvoir va apparaître : la puissance environnementale. Un pays sera en position de puissance environnementale dès lors qu’il aura intégré dans son économie les valeurs liées à l’environnement, notamment sur les problématiques d’énergie exempte de carbone, et une forme de justice sociale fondée sur une politique écologique décloisonnée. Ces notions de puissance, économique, commerciale, militaire ou maritime, ont depuis des siècles contribué à établir des rapports de pouvoir entre les nations ou les fédérations de nations. L’émergence de la puissance environnementale est de nature à créer une hiérarchisation nouvelle et de sortir de la logique qui a prévalu depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
Ainsi le monde peut évoluer dans le sens d’une maturité environnementale qu’il a du mal à installer, coincé entre des comportements d’hypermobilité croissante et les flux financiers incessants qui ont pour effet de figer toute tentative de changement. Le covid-19, au-delà des contraintes et malheurs qu’il produit, envoie un signal fort à la planète. Sachons l’interpréter.



[11 TWH = 1 000 GWh, 1 GWh = 1 000 MWh, 1 MWH = 1 000 kWh, 1 kWh = 1 000 Wh

[2Cf. thèse de doctorat « Enjeux socio-économiques des énergies marines renouvelables », P. Metzger, 2019.



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