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Pourquoi le virus du décrochage scolaire se renforcera le 11 mai

Le 7 mai 2020, par Philippe Liger-Belair

Et si le déconfinement faisait augmenter les inégalités scolaires ?

La parenthèse historique que nous nous apprêtons à refermer le 11 mai en sortant chacun de notre petit huis clos solitaire ou familiale ouvre nos vies sur des horizons nouveaux. Tout ne sera pas différent mais notre regard pourrait avoir changé sur les objets, sur la nature et sur notre entourage, entre ceux qui nous ont manqué et ceux que ce temps de retraite nous a permis de recouvrir du voile de l’inutile. Si la vieille lune de la fin du capitalisme que certains voudraient voir dans cette « revanche de la nature  » (sic) n’est pas pour demain, quelques-unes de nos habitudes pourraient changer sans que l’on sache à quel point elles bouleverseront nos modes de vie. Les déchèteries vont bientôt avaler nos anciennes vies, reste à savoir par quoi nous comblerons le vide laissé dans nos étagères.

Parmi les sujets qui occupèrent ces huit semaines en clôture, l’école a tenu une place essentielle. Ou plus exactement, le vide partiel qu’elle a laissé en n’organisant plus que l’enseignement à distance a donné le vertige et a ouvert certaines consciences. En tant qu’institution, elle faisait partie de nos vies au point que nous ne la regardions plus pour tout ce qu’elle apportait à la société. Comme le nez au milieu de la figure. Après quelques jours seulement de confinement, les parents appelaient à l’aide, ils faisaient leur mea culpa en affirmant haut et fort que l’on ne les y reprendrait plus, ils comprenaient à quel point les enseignants devaient mettre de l’énergie dans leur classe, qu’une leçon de mathématiques ne s’improvisait pas, et que les quinze heures de présence devant une trentaine d’élèves dans un emploi du temps de professeur de lycée nécessitaient, effectivement, plus de trente-cinq heures de travail par semaine. Quant aux professeurs des écoles, ceux que l’on appelait autrefois affectueusement ou craintivement maîtres et maîtresses, comment faisaient-ils ? Quelle patience ils avaient…

Tout à coup, sous l’effet du confinement et de la déscolarisation des élèves et des étudiants, la France s’apercevait que l’école était un lieu absolument essentiel, sinon le premier, de la lutte contre les inégalités.

Mais un autre sujet sur « l’école » a sauté aux yeux. À force d’entendre les discours syndicaux et politiques sur les échecs de notre vieille école républicaine face aux inégalités, à cause du martèlement de la sociologie bourdieusienne sur la reproduction sociale que l’institution scolaire était, disait-on, incapable d’enrayer, la nation ne voyait plus que le verre un tiers vide alors qu’il était à deux tiers plein. À trop regarder les indicateurs au rouge – parce qu’on en trouve, évidemment – on avait fini par ne plus regarder tous ceux qui étaient au vert. Tout à coup, sous l’effet du confinement et de la déscolarisation des élèves et des étudiants, la France s’apercevait que l’école était un lieu absolument essentiel, sinon le premier, de la lutte contre les inégalités. Ceux qui, hier, disaient tout le mal qu’ils pensaient de notre système éducatif, « incapable de réduire les inégalités », s’exclamaient haut et fort dans les médias et sur les réseaux sociaux que le confinement était une catastrophe parce qu’il allait les creuser. Les convictions du passé étaient bouleversées, à moins que ces prophètes de malheur fussent de mauvaise foi dès avant le confinement, et que ce soit seulement leur discours qui pivotât. Non seulement les heures de classe manquaient à notre égalité républicaine, mais aussi la cantine, le seul repas équilibré de la journée pour certains enfants et adolescents ; ce conseiller d’orientation, cette infirmière scolaire, ou ce professeur attentionné que chacun de nous a rencontré dans sa vie n’était plus là, lui-même contraint à l’enfermement ; les activités sportives encadrées manquaient à l’équilibre des corps ; les horaires fixes et les feuilles de présence qui s’assuraient d’une sociabilité relativement stable ou permettait de détecter un déséquilibre personnel ou familial faisaient défaut ; et même, parfois, tragiquement, le refuge où l’on ne risquait pas les coups d’un père violent avait disparu.

Alors, le déconfinement fait espérer le retour de l’école. Pourtant, et ce n’est pas là l’une des moindres contradictions de ce temps d’exception, il pourrait accentuer encore les inégalités. Sans l’école, elles augmentent ; avec, ces mois de mai et de juin 2020, ce pourrait être pire encore.

Les enfants des familles les plus en difficulté vont passer à travers les mailles trop larges de ce filet qui laisse le choix aux parents de remettre leur enfant à l’école.

Pourquoi cette inquiétude ? Le sociologue que je suis aime observer, écouter, chercher à comprendre. C’est une vieille habitude, presque un loisir érigé en vocation et en métier. Je dois aussi rester prudent et le présenter seulement comme une hypothèse, pas comme une vérité définitive. Mes collègues, sociologues de l’éducation, pourront se pencher sur ce phénomène avec le recul nécessaire. Mais dans l’urgence, certainement faut-il prévenir du risque réel que fait peser la réouverture des établissements scolaires selon les modalités choisies par le gouvernement. D’emblée et avant de m’en expliquer, j’écarte un malentendu possible : avait-on le choix ? Il ne s’agit pas de dénoncer et de dire qu’une autre stratégie aurait été meilleure. Les données du problème – sur le plan médical notamment – me semblent trop complexes pour pouvoir me poser en juge depuis mon petit fauteuil de professeur confiné. Mais il s’agit de prendre acte de la stratégie adoptée et de mettre en garde, pour la rentrée de septembre notamment.

Entouré de nombreux enseignants, engagé dans l’école primaire de mes enfants où j’ai pu faire des statistiques locales à partir d’un questionnaire envoyé à tous les parents, à l’écoute des témoignages partagés par de multiples canaux, j’ai forgé la conviction que la stratégie adoptée allait surtout profiter aux enfants des familles les plus stables et les plus dotées en capital (culturel, social, économique) ; tandis que les enfants des familles les plus en difficulté allaient passer à travers les mailles trop larges de ce filet qui laisse le choix aux parents de remettre leur enfant à l’école.

Pour le moment, j’observe un taux de retour à l’école de 70% à 80% pour des familles plutôt favorisées ; et un taux de seulement 20% à 30% pour des familles plus en difficulté.

Que se passe-t-il ? Face au risque très vague que fait peser le Covid-19 sur cette rentrée pas comme les autres – les scientifiques probablement, mais les parents avec certitude, ne savent pas vraiment quel rôle peuvent jouer les enfants et les adolescents dans la transmission du virus et si la re-scolarisation fait peser le moindre risque – chacun fait des choix en conscience et selon ses contraintes. Or, j’observe que les familles dont les enfants sont les plus décrocheurs et issus des milieux les moins favorisés décident souvent de ne pas renvoyer leur enfant à l’école. Si je l’observe très localement sur des familles dont je connais l’histoire – ou que mon entourage me rapporte –, il devrait être possible de le confirmer très prochainement par des statistiques nationales selon les zones scolaires et le profil socio-économique moyen sur chacune. Pour le moment, j’observe un taux de retour à l’école de 70% à 80% pour des familles plutôt favorisées ; et un taux de seulement 20% à 30% pour des familles plus en difficulté. Alors, la première catégorie va rattraper une partie du retard pris pendant le confinement ; tandis que les autres vont continuer de creuser l’écart.

Ce constat est malheureusement contradictoire avec les déclarations – certainement de bonne intention et rien ne permet de dire le contraire – du ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer selon lesquelles « L’objectif [de la reprise de l’école] est social. On commence par l’école primaire car il n’y a pas plus grave en matière de décrochage que celui d’un enfant en école primaire car les choses sont souvent irrattrapables par la suite  ». En fait, le confinement n’aura pas été dramatique en matière scolaire pour les enfants plutôt favorisés dont les parents, avec l’aide des professeurs à distance, auront pallié le manque ; et le déconfinement leur sera certainement bénéfique, comme le souhaite le ministère. Et c’est très bien ainsi. Mais c’est la double peine pour les enfants des familles moins favorisées socialement : un confinement qui leur fait prendre du retard, et un déconfinement qui fera préférer à leurs parents, pour des raisons qu’il reste à expliquer, de ne pas les rescolariser et qui devrait encore l’accentuer.

Soyons clairs : cette double peine n’est pas infligée par la décision politique qui a décidé de laisser le choix aux familles. Il me semble que, face au risque pour la santé et aux connaissances encore trop faibles sur le virus, il était inconcevable d’imposer un retour à l’école. Mais c’est le Covid-19 qui est responsable des causes immédiates de ce double-décrochage pour les plus faibles, personne d’autre.

Les physiciens ont inventé un terme pour parler des effets de long terme d’un phénomène dont la cause a disparu : ils parlent d’hystérésis.

Alors que faire ? Si les possibilités étaient très contraintes pour le déconfinement, il faudra mettre des moyens importants dans la rentrée scolaire en septembre 2020 pour que, l’école redevenue obligatoire – en théorie elle l’est toujours, dans les faits elle ne l’est plus depuis le 16 mars 2020 – accompagne individuellement tous les enfants issus des familles les plus fragiles. Sinon, les effets à long terme seront aussi réels qu’injustes. Les physiciens ont inventé un terme pour parler des effets de long terme d’un phénomène dont la cause a disparu : ils parlent d’hystérésis. Par exemple, quand un morceau de métal ferreux est soumis à un champ magnétique, il devient aimanté ; puis, quand le champ magnétique disparaît, l’effet demeure et l’objet reste aimanté. Il en sera de même pour les élèves absents du système scolaire trop longtemps qui seront victime d’un effet d’hystérésis de la déscolarisation temporaire : quand le Covid-19 aura disparu, ils continueront d’en subir les conséquences sur leur parcours scolaire, à moins que l’Éducation nationale ne réponde avec efficacité à ce défi dès le début de la prochaine année scolaire et, par là même, ferme une bonne fois pour toute le robinet des critiques trop souvent caricaturales de son incapacité à réduire, autant qu’elle peut, les inégalités injustes.

Philippe Liger-Belair est directeur de la Formation continue et maître de conférences en sociologie à Sciences po Lille.




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