Quand le Covid-19 déclenche le virus du Care

Le 6 avril 2020

Qui aurait imaginé qu’un virus allait réactiver les solidarités et la vision globale d’une société du soin et de la bienveillance ? par VÉRONIQUE SUISSA et SERGE GUÉRIN

TRIBUNE Les effets foudroyants du Covid-19 ont ébranlé notre société tout en la confrontant brutalement à la question de la mort et à la désillusion de son fantasme de toute puissance. Le sentiment de peur collective, palpable à tous les niveaux, a été le moteur d’attitudes à la fois irraisonnées et égocentrées : mouvement de fuite vers la province, détournement des consignes de confinement, réserves excessives de nourriture, vols de masques, lettres de voisinages visant à déloger des « soignants pestiférés », etc. L’angoisse légitime de la « contamination », l’effroi du recensement mortifère des « cadavres accumulés », l’effet délétère d’une surexposition médiatique continue, l’attente pesante, ou encore le sentiment d’impuissance face à cet « ennemi invisible » montrent à quel point « cette catastrophe » a bouleversé un monde « à l’arrêt ».
Pour autant, la multiplicité des initiatives solidaires montre également une société capable de s’adapter, de rebondir et d’agir de façon collégiale et constructive. Au cœur de l’attention sociétale, les soignants, ces héros de première ligne, ont permis de repositionner « la santé » au centre du débat national. Parallèlement, le focus médiatique sur les acteurs indispensables de seconde ligne, tels que les caissiers, les livreurs, les routiers, etc. a suscité une bienveillance nationale, modifiant ainsi les représentations sociales envers ceux qui sont généralement les moins valorisés.

Ne peut-on pas voir dans toutes ces implications solidaires, portée par des entreprises une sorte d’« industrialisation » du care ?

Au delà des polémiques générées par ce virus, le manque criant de protections pour les soignants a impulsé un mouvement solidaire massif à leur égard. Une forme de care protéiforme caractérisée notamment par des dons de produits alimentaires de toutes sortes : repas livrés par les restaurateurs, viennoiseries offertes par des boulangers, chocolats apportés par des chocolatiers, fruits et légumes fournis par des maraichers et agriculteurs… Dans le même temps, face à la pénurie d’équipements sanitaires dans les structures de soins, la multiplication des initiatives montre à quel point le care peut s’exprimer sous toutes ses formes : conceptions artisanales de masques, dons de matériaux de protection, gratuité de l’essence pour les soignants, etc. Ne peut-on pas voir dans toutes ces implications solidaires, portée par des entreprises une sorte d’« industrialisation » du care ?
Dans une autre optique, face à l’urgence rencontrée par les « soldats anonymes du care », des initiatives citoyennes indispensables se sont déployées. En premier lieu, la réserve sanitaire composée de professionnels volontaires s’est rapidement mise « en marche » pour répondre prioritairement à l’urgence vitale. Dans le même temps, les dispositifs de soutien psychologique, sous formes de téléconsultations, se sont démultipliés pour accompagner la souffrance et la détresse des soignants. On pensera également à la mobilisation moins perceptible mais bien présente, de praticiens complémentaires proposant des séances de soutien à distance : suivi sophrologique, séances d’hypnose, programmes de méditation, pratiques de relaxation, etc. D’ailleurs, dans certains hôpitaux, la mise en place de « bulles de bien-être » dédiées aux soignants – intégrant approches complémentaires, soutien psychologique et pauses repas – positionne le soin relationnel comme un aspect primordial de l’accompagnement des personnes.

Ces actions formidables, portées par des individus comme des organisations, ne sont pas le fruit du hasard ou d’un effet de générosité spontané

Mais le care ne s’est pas cantonné aux soignants, se déployant ainsi également auprès des personnes fragiles confinées à domicile : mise en place d’une écoute téléphonique, livraison quotidienne des repas, multiplication des aides de voisinage positionnent le care comme une valeur sociale portée à la fois par la collectivité et les citoyens de notre pays. Dans les EHPAD, l’instauration de plateformes permettant de transmettre aux résidents des dessins ou des courriers de soutiens conforte l’idée d’un care sociétal en pleine expansion. Un care qui n’a cessé de s’étendre, cherchant à préserver « tout à chacun », c’est à dire l’ensemble des citoyens qu’ils soient confinés ou en activité, soignants ou non soignants, malades ou en santé, etc. On pensera notamment à la mise en place d’un dispositif d’écoute psychologique « pour tous » porté par Xavier Bertrand et Xavier Emmanuelli, à l’émergence de séances de kinésithérapie et d’activité physique à distance ou encore au développement de gardes d’enfants dédiés aux travailleurs… Si nombreux de ces mouvements solidaires sont portés depuis bien longtemps par diverses associations (SOS amitié, la croix rouge, les petits frères de pauvre, etc.), leur amplification durant la crise fait le révélateur d’une société en marche vers le care.
En effet, ces actions formidables, portées par des individus comme des organisations, ne sont pas le fruit du hasard ou d’un effet de générosité spontané. D’abord le care, l’éthique de la sollicitude fait parti du genre humain, du fonctionnement des êtres. L’humain a également besoin de sens, tout comme il ressent la nécessité de se sentir utile. Dans un contexte de crise, aux effets non maîtrisables, la conscience collective de la « vulnérabilité humaine » s’accroit à mesure que le sentiment illusoire de « toute puissance » diminue. Le désir de se sentir utile et les initiatives qui en découlent peuvent alors s’envisager comme une tentative d’adaptation face à l’angoisse induite par cette crise. La recherche de contrôle et d’un pouvoir d’agir sur sa destinée est devenue une nécessité dans nos sociétés modernes, individualisées et technicisées. Dans cette optique le care n’est pas un luxe pour temps de paix, ou un cautère sur jambe de bois en période violente. C’est une dynamique permettant de rendre la société vivable, bienveillante et durable. Les Français, et les politiques, (re)découvrent ainsi la valeur et la puissance du soin mutuel, l’importance de privilégier la santé publique et la prévention, la nécessité d’une attention à l’autre, la réalité de la fragilité humaine.
Ce « prenez soin de vous » fleurissant dans les conversations et les messages permettra-t-il de d’asseoir pleinement et durablement une société du soin et de la sollicitude ?

Véronique Suissa est docteur en psychologie clinique, Laboratoire de Psychopathologie Neuropsychologie, Paris VIII, co-directrice de Médecines Complémentaires et Alternatives. Pour ou Contre ? , Michalon (2019).

Serge Guérin est professeur de sociologie, Inseec GE Directeur du MSc "Directeur des établissements de santé", Inseec. Co-directeur de Médecines Complémentaires et Alternatives. Pour ou Contre ?, (2019) et auteur De L’État providence à l’Etat accompagnant , Michalon (2010).




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