Sur la piste des derniers Kalash

Le 9 mars 2020, par Sylvie Taussig

L’Idée : Comment un peuple chamanique du Pakistan a résisté puis s’est modifié au contact de l’islam majoritaire.

SCIENCES HUMAINES. Réédition et enrichissement d’un ouvrage écrit au siècle dernier, en 1990, par un duo de chercheurs Viviane Lièvre et Jean-Yves Loude et un ethno-photographe Hervé Nègre. L’ouvrage qui avait été préfacé par la grande Roberte Hamayon est une exploration ethnographique très complète sur les Kalash, un peuple de 3 000 personnes vivant dans les conditions extrêmes des vallées de l’Hindu Koush, dans l’actuel Pakistan et en voie de disparition. leur enquête résulte de nombreux voyages d’études entre 1976 et 1990, et comporte à la fois des analyses provenant d’un travail de terrain poussé (souvent en observation participante) et d’une exploration exhaustive de la la bibliographie qui, en termes d’archives et de recherche documentaire, est très lacunaire, mais reste nourrissante, grâce à des récits de voyageurs au fil des siècles, qu’il faut souvent lire en faisant la part des choses. Une admirable documentation iconographique permet au lecteur d’incarner davantage les descriptions dont il faut souligner la grande élégance stylistique. Loin de figer un univers « religieux » de croyances, les auteurs replacent leur description dans la longue durée et élargissent les frontières géographiques : d’une part ils rappellent que les traits principaux de la religion ont été durcis depuis quatre siècles, date à laquelle, après une défaite fracassante en face des tribus du nord, défaite répétée par celle subie à la fin du XIXe siècle devant l’armée afghane menée par l’émir Abdur Rahman Khan, les Kalash ont dû se replier sur un territoire extrêmement difficile, et ont exaspéré les questions de pur et d’impur (et donc le regard sur les femmes), à la fois par réflexe de défense de leur identité et par imitation inconsciente de l’environnement religieux ou dynamique d’adaptation ; d’autre part, ils comparent leurs pratiques avec celles des populations voisines qui, elles, se sont converties à l’islam. Le comparatisme est l’outil principal de la méthode, dont un des objectifs théoriques est de déterminer si le personnage d’intermédiaire entre les hommes et le surnaturel, le dehar, est ou non un chaman. Cette quête de classification organise la démarche comparatiste et elle fournit des éclairages déterminants, qui précisent la description – par exemple il est montré que ledit dehar ne joue pas un rôle particulier lors des sacrifices ou lors des enterrements. Sa position de chaman est à la fois démontrée et questionnée, et cet angle permet de reconstituer de façon vive à la fois les mythes, les rites et les pratiques, dans cette dynamique de renforcement du pur et de l’impur.

La présence des fées est ce qui donne sens à l’existence et au monde

L’univers religieux des Kalash est bien celui du chamanisme et de l’animisme, et je ne comprends guère la raison pour laquelle le terme « polythéisme » surgit dans le titre, qui ne décrit pas spécialement les fées qui, en l’occurrence, régissent le monde naturel et surnaturel, dictent les pratiques et doivent être apaisés en cas de désastres collectifs (cataclysmes climatiques, épidémies) ou individuels. Ce qui compte ce n’est pas la multiplicité des dieux : c’est la relation ou l’interrelation qui est divinisée. Les auteurs reconstituent une vie quotidienne difficile (pire encore quand des cataclysmes météorologiques s’abattent sur la région et en cas de maladies dont la prévalence a augmenté du fait du contact avec l’extérieur) et dominée par les règles du pur et de l’impur dans tous ses aspects – pour classifier les animaux et les végétaux (le genévrier est la plante sacrée par excellence), pour régler le calendrier, pour délimiter les espaces et, bien sûr, pour organiser la vie sociale dans son ensemble – dont les fêtes. La présence des fées est ce qui donne sens à l’existence et au monde. Dans cet ensemble très structuré, les auteurs s’emploient à repérer les pratiques anciennes (par le comparatisme essentiellement) et à montrer les évolutions dues en particulier au voisinage de l’islam qui ont fait que les mythes se sont transformés et les représentations cosmologiques modifiées, faisant une place importante à des constructions musulmanes – l’âme notamment est de conception islamique – et que des pratiques se sont régulées : par exemple, autour de la fécondité, l’introduction d’un « fécondateur » qui était auparavant un personnage réel n’est plus que ritualisée.

Comment le chaman disparaît et les dieux s’enfoncent dans le silence

L’évolution la plus frappante cependant est la disparition progressive du dehar, le « bâtisseur de l’identité kalash  » , ce chaman qui se tient comme intermédiaire entre les hommes et les esprits et qui prouve que les dieux ne sont pas muets et que l’interrelation est féconde : il est la figure principale du livre, et de cette société, même s’il se tient à une certaine distance du pouvoir politique. La fin du volume est entièrement dédiée à la description de ses transes. L’ensemble de ses activités et interventions, en passant par sa formation (et la question de savoir si son rôle est héréditaire), est ici magnifiquement exploré, jusque dans la façon dont il s’efface et tend à disparaître : en effet, les difficultés conjoncturelles de ce groupe, et le risque de sa disparition (comme les voisins se sont convertis) sont rapportées à la relation avec les dieux, qui entrent dans le silence. Nous voyons donc une société en transition, dont le devenir est incertain : les modifications et adaptations auxquelles elle est conduite, par le dehar qui est un acteur double de la concession à l’islam et de résistance à l’islam, créent un terrain de très forte concurrence religieuse dans lequel le fond ancien de la religion tend à s’effacer. À l’inverse, on peut dire que ce fond ancien, et quelque peu mystérieux dans la mesure où l’on ne sait pas exactement d’où sont venus les Kalash au Xe siècle, colore l’adoption de pratiques extérieures à cette tradition.
Ainsi, dans le cas de maladies individuelles, et à la différence des phénomènes épidémiques, les gens recourent au marabout musulman et aux pratiques talismaniques ou magiques ; inversement le dehar s’est récemment doté d’un « livre » qui imite formellement la religion du livre. La délimitation des croyances est en perpétuelle renégociation, alors même que, formellement, les rituels collectifs affirment et renforcent l’identité.
Dans son objet précis, à savoir décrire la culture kalash au fil de ses évolutions largement déterminées par son histoire et l’histoire de ses contacts avec son environnement naturel et humain, le présent volume est excellent. Une culture, tout isolée qu’elle paraît et fortement identifiée, n’est jamais autochtone ni entièrement maîtresse de son symbolisme et de son destin, non seulement dans la période contemporaine, mais dans la longue durée. Je ne regrette qu’une omission, dans cette démonstration magistrale, à savoir qu’on ne voit rien des éventuelles « missions » musulmanes et prédications ; on ne sait pas s’il y a des pressions (en dehors de passages de talibans sur la route de l’Afghanistan) ; on ne sait rien non plus du statut de cette minorité dans la constitution pakistanaise, rien de leur éventuelle participation politique dans un jeu national complexe.

Le Chamanisme des Kalash du Pakistan. Des montagnards polythéistes face à l’islam , Viviane Lièvre et Jean-Yves Loude (avec la collaboration d’Hervé Nègre), Presses universitaires de Lyon/ Musée des Confluences, 1990-2018, 522 p., 26 €.

Les auteurs ont légué un important fonds dédié aux Kalash au musée des Confluences de Lyon.




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