Sylvain Boulouque : « La liberté d’expression en France ne se limite pas à la présentation de caricatures de l’islam »

Le 27 octobre 2020

Sylvain Boulouque est professeur d’histoire-géographie en temps partagé dans un lycée de la région parisienne et à l’Institut National Supérieur de la Pédagogie et de l’Éducation (INSPE) de l’Académie de Versailles, et spécialiste du communisme. Dernier ouvrage : Les Anarchistes français face aux guerres coloniales. Préface de Benjamin Stora (L’Atelier libertaire, juillet 2020).

Qu’est-ce qu’un cours sur la liberté d’expression ?
« Tout dépend du niveau, il est possible de traiter de la liberté d’expression dans presque tous les moments du programme. Il est possible d’en parler chaque année dans les programmes d’histoire, de géo et d’enseignement moral et civique. Traiter de l’histoire de la liberté d’expression ne se limite pas à la présentation de caricatures de l’islam, les matériaux sont abondants. Tout cours peut servir de prétexte à une analyse sur la liberté d’expression. Depuis Protagoras, il y a quand même une longue tradition de combat contre l’obscuratisme ! Cette liberté a d’abord été un combat contre le catholicisme lors des lois sur l’école de 1881 à 1886. Mais il faut aussi rappeler par exemple que l’Eglise mettait à l’index les manuels scolaires de l’école de la République… Que la droite ne voulait pas entendre parler de la loi de séparation de 1905 ou qu’en Espagne, le grand pédagogue Franscico Ferrer a été garroté à l’instigation de l’Église. Que cette liberté s’est manifestée dans le pacifisme pendant la Première Guerre mondiale et qu’y est né un certain Canard enchaîné. Que cette liberté encore a combattu ou été soumise aux totalitarismes communiste, nazi, fasciste et dernièrement, islamiste.

Quels sont les dessins que vous montrez ou que vous montreriez ?

La France est un pays iconophile qui aime la transgression et de plus, ne conçoit pas le blasphème comme un délit, d’autres pays européens n’intègrent pas ce point de vue. Le dessin de presse et la caricature doivent être mis en perspective historique : sous le double angle de la question de la construction de la laïcité et de la défense des libertés. Il est préférable de commencer par des dessins de presse de publications critiques comme « la Calotte » et « Les Corbeaux » afin de bien montrer que la laïcité s’est construite contre l’Église, qu’il s’agissait d’arracher les élèves puis la société à l’emprise de la religion. Précisons que la presse catholique et ses publications pour la jeunesse ne furent pas plus tendres avec les communistes et les laïcards. L’islam n’est donc pas une pauvre victime, elle est une religion parmi d’autres dans un pays qui a une longue tradition, mais c’est l’histoire qui rend plus compréhensible ce point de vue. Montrer les caricatures du Canard enchaîné sur les lois Marie-Barangé de 1951 puis Debré de 1959 qui empiétèrent sur la laïcité à l’école ou celle sur le projet de loi Savary qui voulaient la rétablir donnent des clés de compréhension de ce temps collectif long et des débats toujours en activité : la laïcité est un bon système à condition que l’on en rappelle sans cesse la règle du jeu.

Sur la question de la censure, on peut montrer les tentatives d’interdiction ou de limitation de Charlie Hebdo par les pouvoirs durant un demi-siècle. Ce journal a été un véritable laboratoire de la liberté d’expression et un excellent marqueur de nos mentalités. Que l’on songe à la une « Bal tragique à Colombey » interdite pour cause de blasphème politique (la mort du général de Gaulle), aux militaires dessinés par Cabu et la justice militaire ou civile qui l’ont accablé de procès, aux plaintes des catholiques intégristes mais à bien d’autres sujets de railleries encore comme les marchands et les syndicats de l’armement, les industries pollueuses, les beaufs, les intolérants de tout bord et de tout genre. »

Cet entretien a été publié dans notre hebdomadaire en ligne, Le Caoua des idées (n°13, édition du 23 octobre au 30 octobre 2020). Tous les vendredis, un concentré de l’actualité intellectuelle en 8 pages format PDF. 1,50€ l’ex. disponible à notre comptoir.




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