Tchékistes, la police qui venait du froid

Le 30 mars 2020, par Sylvain Boulouque

L’idée : Comprendre comment une culture policière commune au bloc de l’Est sous la guerre froide perdure dans la Russie du 21e siècle.

HISTOIRE. Après avoir travaillé sur la société est-allemande à travers son système éducatif mais aussi sa surveillance policière de la société, l’historien Emmanuel Droit élargit et approfondit ses réflexions sur le système policier communiste dans l’ensemble des pays de l’Europe de l’Est. Dans cet ouvrage à plus d’un titre exceptionnel, et richement documenté, il instruit sur une culture policière particulière. La culture tchékiste, car s’en est une, s’est développée en plusieurs temps. La matrice est le développement de la police politique en Russie soviétique, la fameuse Tcheka. Sa violence et son professionnalisme se sont appuyés sur le mythe de la pureté (révolutionnaire et patriotique), et du bienfondé indiscutable de l’action de l’État.

Intimement liée à la naissance du communisme, la « Commission extraordinaire de lutte contre la contre-révolution  » se veut le bouclier et l’épée du régime balbutiant. Elle pratique la terreur de masse et la violence aveugle pour mieux consolider la mise en place du nouveau pouvoir. D’extraordinaire, la commission s’institutionnalise, devenant un petit État profond dans l’État, et développe sa propre culture. Après 1945, le grand frère russe connaît ses petites répliques. Les « sovietniki  » exportés par le Parti-État soviétique, prennent des appellations régionales : Stasi en Allemagne ; l’Ubek – Urzad Bezpieczantwa –, les services de sécurité polonais ou la Securitate en Roumanie. Les tchékistes russes connaitront des homologues très inventifs en matière de répression et surveillance de la société.
S’opère plus nettement après la mort de Staline en 1953, cette mutation de la police tchékiste, qui exerce à la fois une mission punitive et cultive une vocation protectrice des frontières de l’Empire. La police soviétique laisse les autres s’autonomiser tout en organisant des réunions de coordination. Comme le montre Emmanuel Droit dans l’étude des archives est-allemandes ou polonaises, ces réunions entamées à partir de 1955 n’excluent pas la méfiance et la concurrence entre les différents pays mais façonne une culture commune des polices. Ainsi la surveillance des églises dans tout le bloc de l’Est suscite les échanges soutenus d’informations entre les différents services. Les polices du bloc de l’Est font circuler les informations sur les techniques de contrôle et de surveillance au bénéfice des gardes frontières le long du rideau de fer, des polices de l’air dans les aéroports ou bien dans les organismes de tourisme.

Les tchékistes : une classe sociale à part qui a joué de la peur et du bouclier protecteur sur les sociétés du bloc Est.

Le mode de fonctionnement tchékiste repose à partir des années 1970 sur cette culture de la peur et en même temps sur une image protectrice, reprenant sur un mode adouci l’image de l’épée et du bouclier. Dans cette culture policière commune, les tchékistes se considèrent comme investis d’une mission supérieure.
Les tchékistes constituent une classe sociale bénéficiant d’avantages et de mobilité, liés à leur fonction et aux services au delà des frontières (vacances, chasses, excursions, sports). Entre-temps, les années 1980 leur ont fait perdre la puissance de feu qu’ils exerçaient, les partis-États répugnant de plus en en plus ou s’avérant impuissants à se maintenir par la seule violence policière.

La mise en place d’une culture propre à ces hommes de l’ordre, mélange de la fraternité des sociétés secrètes et des solidarités combattantes, a retrouvé tout son sens depuis l’accession de Poutine au pouvoir. Voilà pourquoi, même rayé de la nouvelle technostructure, l’imaginaire tchékiste reste puissant dans la Russie du 21e siècle.

Les polices politiques du bloc de l’Est. À la recherche de l’Internationale tchékiste 1955-1989 , Emmanuel Droit, Gallimard, 278 p. 24 €




Poster un nouveau commentaire