Un bon Dictionnaire Georges Brassens (presque)

Le 2 novembre 2020, par Sylvain Boulouque

Un excellent document sur l’univers du chanteur a été conçu par Renaud Nattiez. Mais où est sa pensée libertaire ?

#Culture

CHANSON. Un dictionnaire consacré à Georges Brassens est une bonne nouvelle. Il vient rappeler l’immensité de la richesse poétique, littéraire et thématique du barde de Sète, dont Renaud Nattiez (ancien haut fonctionnaire tintinophile) fait notre miel raisonné des textes de Brassens.
À chaque chanson correspondent plusieurs entrées réflexives, qui se recoupant, permettent de faire émerger les thèmes de sa poésie. L’analyse est fine et l’ensemble, agréable. Les choix des entrées sont originaux : elles se font principalement par les strophes des chansons de Brassens. On retrouve (presque) toutes les dimensions du poète.
Le Brassens qui chante l’amour se vérifie sur Les bancs publics ou chez Fernande. Renaud Nattiez propose une belle analyse de Mimi Pinson, le « pendant de Gavroche chantant en toute circonstances ». Il n’oublie pas les dimensions contestées de Brassens, parfois un peu phallocrate et légèrement homophobe (Sodome). Il insiste avec bonheur sur le promeneur parisien, des articles allant du Pont Mirabeau aux rues de Vanves et Didot, repartant de l’impasse Florimont pour rejoindre la place Pigalle à moins que ce ne soit la butte Montmartre ou le Montpanasse. Son admiration pour les poètes est centrale et bien restituée. On retrouve ses monstres sacrées à chaque page, de l’Apollinaire au pendu François Villon. Les articles soulignent l’importance consacrée de l’Antiquité et de la mythologie (Hérode, Hippocrate, Homère, mars).

L’auteur ne perçoit pas toujours la profondeur de la pensée libertaire de Georges Brassens

Il manque cependant une dimension importante, sinon centrale, chez Brassens : sa pensée libertaire. Elle est présente, mais l’auteur n’en perçoit pas toute la profondeur ou propose des commentaires laissant le lecteur dubitatif. Il écrit : « Dans l’ensemble de l’œuvre, l’État est plutôt ignoré. Corne d’Aurochs est la seule chanson du répertoire où il est cité en tant que tel, Brassens ne versant jamais dans le populisme  ». Sauf à faire référence aux populistes russes du XIXe siècle, on ne voit pas le rapport avec la critique anarchiste de l’État. Quant à l’oubli de ce même État, il n’est pas besoin de le mentionner quand par ailleurs, ses fonctions régaliennes, l’armée, la police et la justice sont copieusement moquées. De même, l’entrée « Mort aux vaches » est accompagnée du commentaire : « L’individualisme est plus fort que les dogmes. Anarchiste certes, rebelle contre les Institutions et l’ordre, c’est un fait mais il n’empêche que le police ou le curé pris isolément n’en est pas moins homme avec ses qualités »… Cela tombe bien c’est exactement la définition de l’individualisme libertaire. L’anticommunisme est résumé par la notice Staline : « L’anarchisme de ses jeunes années était insoluble dans l’idéologie totalitaire et il ne se privait pas dans Le Libertaire, de vilipender les adorateurs de Staline. Louis Aragon au premier chef ». Elle aurait pu être complétée par « Mourir pour des idées ».
Les lectures et les analyses de la poésie libertaire tombent souvent mal à propos : « Mourir pour des idées », « La ballade des gens heureux » « La guerre de 1914-1918 » perdent de leur saveur et de leur sens. C’est d’autant plus regrettable qu’elles se comptent parmi les plus connues du chanteur de la fraternité.

Dictionnaire Georges Brassens. De Abélard à Zanzibar , Renaud Nattiez,
Honoré Champion, 460 p. 28 €. Paru octobre 2020.




Poster un nouveau commentaire