Une archéologie de la Shoah par balles

Le 21 février 2020

L’idée : Étudier les conditions de tuerie de masse des Juifs en URSS.

HISTOIRE L’ouvrage de Marie Moutier-Bitan, doctorante en histoire contemporaine, responsable des archives au sein de l’association Yahad-in Unum depuis 2009, et qui ici propose les fruits de sa recherche de dix années, se veut un bilan de la tragédie qui a touché les Juifs sur le territoire de l’URSS durant la seconde guerre mondiale.
L’autrice récapitule dans 5 parties et 43 chapitres, les formes de l’extermination perpétrées entre l’invasion allemande et la libération par l’Armée rouge. Elle rappelle la progression des troupes nazies dans le territoire soviétique, les techniques et les lieux de tuerie de masse. Jusqu’en 1942, deux types d’assassinats existaient. Les nazis utilisaient l’arme de la faim dans les ghettos, enfermant les populations sans les nourrir. Mais surtout, ils utilisaient l’extermination par balles sur les lieux de vie des juifs que ce soit dans les shtetlec ou les villes anciennement sous contrôle soviétique.

En 3 ans, 5 millions de personnes ont été assassinés sur les terres de l’Union soviétique

Marie Moutier-Bitan décrit les mécanismes de la destruction sur ce que Timothy Snyder a appelé « les Terres de sang », documentant avec force détails les massacres comme ceux, par exemple, des bunkers de Rogatien en Ukraine. 5 000 personnes furent ainsi déportées et les autres éliminées par balles ou réunies en petit groupe de soixante personnes, dans des chambres à gaz mobiles. Marie Moutier-Bitan multiplie les exemples avec précision. Ces techniques d’assassinat étaient considérées comme longues par ses bourreaux, ce qui est une des origines de la motivation de la conférence de Wansee qui décréta que les populations juives devraient être rassemblées et assassinées dans les camps d’extermination. L’ouvrage souligne qu’en l’espace de trois années, 5 millions de personnes ( 2 millions de juifs, 30 000 tsiganes et 3 millions de soldats soviétiques) ont été assassinés sur les terres de l’Union soviétique. La trace des crimes nazis a disparu, ensevelie sous le silence de plomb de la dictature communiste.
Composée de monographies successives, l’enquête prend davantage la forme d’un livre de vignettes mémorielles que celle d’une mise en perspective historique. Le livre n’apporte pas non plus de modification fondamentale à la compréhension du processus d’extermination pour qui a lu les nombreux travaux de Raoul Hilberg, de Saul Friedländer, de Christopher Browning et de Christian Ingrao. Les « champs de la Shoah » se trouvent singulièrement rétrécis par les choix de restitution méthodologiques et narratifs de l’autrice. L’ouvrage de Marie Moutier-Bitan peut être être un complément utile au Livre noir sur l’extermination des juifs de Vassili Grosman et Ilya Ehrenbourg ou au travail de Patrick Desbois qui avait retrouvé les traces des charniers liées à la Shoah par balles, et assure la préface du livre.

Sylvain Boulouque

Les champs de la Shoah. L’extermination des Juifs en Union Soviétique occupée 1941-1944, Marie Moutier-Bitan, Passés composés,478 p., 24 €




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