Violence, bouc-émissaire et antisémitisme au 21e siècle

Le 26 février 2019, par Sylvie Taussig

L’idée : comprendre mieux les ressorts de la religion et ceux de la violence des sociétés.

Jonathan Sacks,traduit de l’anglais par Julien Darmon, Dieu n’a jamais voulu ça [2015], Albin Michel, 268 p., 20€. Publication : Mars 2018.

Religion. Ancien grand rabbin des Communautés hébraïques unifiées du Royaume-Uni, Jonathan Sacks livre ici une réflexion précieuse, depuis l’intérieur de sa tradition, sur le thème de la violence et de la religion. Son essai commence par une proposition générale où est affirmé le rôle de la religion entendue comme la force la plus puissante jamais imaginée pour créer et maintenir de larges groupes en résolvant le problème de la confiance. La religion est ce qui donne sa cohérence et sa force à un groupe, assurant notamment sa bonne démographie, du fait de la confiance qu’elle instaure. En ce sens la violence n’a pas de lien intrinsèque à la religion. La violence s’explique donc par la compétition féroce pour des ressources plus ou moins rares (nourriture, territoire, etc.) : les hommes sont des animaux sociaux qui vivent ou survivent en groupe. L’altruisme à l’intérieur du groupe assure la survie du groupe, mais entre groupes, l’agressivité est la règle. La violence, vue dans cette perspective évolutionniste, est donc un corollaire de l’identité et de la vie des groupes ; elle surgit quand il y a un Nous et un Eux, et se répand d’autant plus que cette opposition prend « une forme mutante ». Quand le dualisme devient « pathologique », le Eux est déshumanisé ou diabolisé, accusé d’être à l’origine du mal du monde, alors que le Nous est nécessairement innocent et victime. Dans sa forme extrême, cette forme donne le « mal altruiste », soit la conviction que le mal commis au nom d’une cause dite sacrée est juste. C’est une mentalité paranoïaque qui pousse à rechercher un bouc émissaire et attise la haine. La violence surgit.

La nation, le nationalisme et le règne de l’individu

Différentes solutions ont été tentées pour supprimer l’identité : le christianisme et l’islam ont posé qu’un seul Dieu était synonyme d’une seule identité, mais l’affrontement en a résulté ; le XVIIIe siècle a imaginé de placer la science et la raison à la place de Dieu, les considérant comme universelles, mais l’impérialisme a surgi (puis les idéologies séculières) ; Les XIXe et XXe siècle ont imaginé la nation ou plutôt le nationalisme pour le substituer à Dieu, mais le résultat a été un déferlement de violence inédit. De nos jours, c’est l’individu qui est placé au dessus du groupe, dans l’idée fantasmatique que ce serait la solution pour abolir l’identité, mais de cette atomisation n’est sorti qu’une affirmation des tribus ainsi qu’un retour du religieux sous des formes guerrières.
Jusqu’ici l’auteur propose une réflexion au croisement de Freud (et de Girard) et de Darwin, sans enracinement dans une tradition particulière, mais faisant fond des dépassements que le monothéisme a promus : alors que les religions païennes identifiaient totalement le pouvoir et le sacré, avec une instrumentalisation du second par le premier, le monothéisme et les religions de la révélation introduisent des notions de justice et d’égalité. Elles proposent un dépassement de la rivalité fraternelle. Ce dépassement doit, selon l’auteur, donner l’exemple pour permettre de penser et de réaliser le dépassement de la rivalité fraternelle qui oppose aujourd’hui, parfois dans le sang, les trois religions abrahamiques.

La Torah est une articulation puissante entre l’universalité de la justice et la particularité de l’amour

Le cœur du volume est une étude précise de la rivalité fraternelle dans la bible hébraïque, nourrie par la connaissance de la Torah dans son ensemble et de ses jeux de résonance, de la Mishna et du Talmud. Ce sont assurément les passages les plus passionnants du livre (qui, dans les pages non exégétiques, se disperse un peu à force de vouloir trop étreindre) : ces lectures, minutieuses, paraîtront sans doute bien surprenantes à qui connaît mal la pensée juive et sa prise de distance par rapport au littéralisme, mais l’auteur, qui appartient à un courant orthodoxe et prend soin d’enraciner sa lecture dans la tradition, étudie les figures fraternelles fondamentales de la Genèse (Ismaël et Isaac ; Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, avant de revenir à Abel et Caïn) pour montrer qu’à chaque fois la rivalité fraternelle est conjurée. Il arrive à la conclusion étonnante, mais démontrée par les textes, que le non juif, dans la bible, est souvent plus vertueux, parfois plus aimé de Dieu. La lecture du livre de Jonas le jour de Pessah, la fête la plus importante du judaïsme, est révélatrice. À l’inverse, la Bible, loin de faire des juifs des saints hommes et femmes, ne dissimule pas leurs fautes et leurs errements.
L’interprétation qui est avancée ici et que la Torah est une articulation puissante entre l’universalité de la justice et la particularité de l’amour. Ainsi faut-il lire les deux alliances – l’alliance noachique qui sanctifie l’universalisme, et l’alliance avec le peuple dit « élu » comme la sanctification du particularisme. À ces deux alliances correspond l’emploi différencié des noms de Dieu dans la bible, soit Elohim dans le premier cas et Hachem dans le second, le Dieu de l’alliance particulière des Juifs. L’auteur explore alors le sens de l’élection qui n’est pas un rejet des autres, des frères, au contraire.
Cette partie centrale du livre, constituant une démonstration remarquable, à la fois sensible et intellectuelle, débouche sur des propositions pour dépasser les haines actuelles en passant par une description du fondamentalisme (comme littéralisme niant toute pertinence aux siècles d’exégèse) et du dualisme mortifère des interprétations apocalyptiques (comme la pratique l’État islamique).
Là encore, le judaïsme fournit des pistes, outre celle du dépassement de la rivalité et de la mise en évidence de l’amour de Dieu pour tous et de la nécessité de la justice et de la morale : il est dit dans la Torah que la vengeance appartient à Dieu, ce qui implique que ce qui régit les hommes c’est le fait de s’aider, et d’aider d’abord l’ennemi. Il y a aussi le principe de la techouvah, la repentance (qui est plus que le pardon), et la capacité d’internaliser le mal (ce qui induit des formes parfois exacerbés de culpabilité) plutôt que de l’externaliser comme le faisaient les religions primitives et certains courants religieux actuels. En fait, la liberté de l’homme ne consiste pas seulement à pouvoir choisir entre plusieurs options pour le futur, elle permet également de reconsidérer la lecture du passé et de faire des douleurs et souffrances (que ce soit l’Égypte de l’esclavage ou la Shoah) autant d’invitations à penser une société meilleure. Tel est le sens de l’ordre de se souvenir, zakhor. L’auteur fait l’éloge de la société libérale moderne, tout en prenant ses distances par rapport à son idéologie (individualiste, nationaliste) et introduit une critique du pouvoir (qu’il faut peut-être lire comme une critique d’Israël et du militarisme), pouvoir contradictoire avec la vocation juive qui est d’être l’incarnation de cet être étranger qui ne possède pas la terre : Abel et non Caïn, le faible et jamais le fort – car la terre toujours appartient à Dieu.

Non seulement les juifs doivent se rappeler qu’ils ont été étrangers et opprimés, mais ils doivent aussi inviter tout à chacun à se mettre à la place de l’opprimé

La réflexion s’attarde longuement sur l’antisémitisme, qui se fait jour en particulier dans les temps de crise, dans les moments d’angoisse et de peur : le dualisme pathologique l’explique. Pour Sacks, le recours à l’histoire et à la mémoire est alors nécessaire : non seulement les juifs doivent se rappeler qu’ils ont été étranger et opprimés, mais ils doivent aussi inviter tout à chacun à se mettre à la place de l’opprimé, en une inversion des rôles qui permet de s’arracher à son identité en un mouvement spirituel et historique (incarné) qui dépasse la simple empathie. Il faut donc reprendre la Bible hébraïque pour comprendre que son principal objet est d’empêcher la violence commise au nom de dieu, en critiquant à la fois le tribalisme, identité sans universalité comme on le voit dans l’épisode du Déluge, ou universalité sans identité comme dans celui de Babel, qui est impérialisme. Si ce n’est pas seulement l’homme qui est à l’image de Dieu, mais aussi l’autre, il faut, dit-il pour conclure, lancer une campagne mondiale contre l’enseignement de la haine.




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