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Les chiens de garde des chiens de garde

vendredi 27 janvier 2012, par Henri Lacour

Le documentaire Les Chiens de garde souligne la vivacité de la critique des médias depuis quinze ans mais aussi son invisibilité volontaire et paradoxale

Haro sur la "médiacratie" ! La critique des médias franchit un pas supplémentaire avec la sortie du film Les nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. Initiée par le sociologue Pierre Bourdieu, elle a connu un développement important malgré son confinement dans un cercle d’intellectuels restreint. La sortie du film va-t-elle éduquer les Français à la consommation des médias ?

A l’origine, c’est Paul Nizan qui dans son pamphlet Les chiens de Garde, dirigé contre ses anciens maîtres Henri Bergson et Léon Brunschvicg, critiquait les clercs de la pensée bourgeoise des années trente. Serge Halimi, aujourd’hui directeur du Monde Diplomatique (et qui a participé à l’écriture du scénario documentariste), amendera légèrement ce titre pour dénoncer la connivence avérée du quatrième pouvoir avec les pouvoirs politique économique et financier, dans son ouvrage Les nouveaux chiens de garde.

Depuis une quinzaine d’années, suivent des répliques du brûlot Halimi d’inégale qualité, des ouvrages qui photocopillent Bourdieu le plus suivant et des plateformes consacrés à cet art de la joute au sujet des évolutions conniventes, voire fusionnelles de la sphère médiatique. Parmi ces dernières, le site Acrimed décortique frénétiquement toutes les paroles et les prises de positions des « médicrates » dans un esprit jusqu’auboutiste. Les aficionados de la critique peuvent également suivre l’émission de Daniel Mermet « Là-bas si j’y suis » sur France Inter, lire le journal Fakir de François Ruffin, ou revoir les célèbres documentaires de Pierres Carles.

« C’est une sorte de chefferie éditoriale, les gardiens de l’ordre social existant » Cette phrase de l’universitaire Henri Maler, membre suractif de l’association Acrimed résume la tonalité du film. Elle veut démontrer que l’univers médiatique n’est qu’un membre d’une même famille, celle des puissants, qui se partage également les pouvoirs politique et économique.

Le film documentaire de Balbastre et Kergoat s’articule bien autour d’archives et des interventions de spécialistes qui rythment la critique systématique du secteur médiatique français. Il commence judicieusement avec une intervention d’Alain Peyrefitte, ministre de l’information de De Gaulle, qui manifesta sa volonté d’entourer les journalistes d’experts, «  pour aller toujours plus dans l’objectivité et la dépolitisation  ». Or, son rêve des années 1960 est devenu réalité du 21e siècle selon les auteurs du film puisque ces experts sont devenus les invités permanents des talk-shows et émissions politiques d’aujourd’hui.

Les experts de l’expertise

Inutiles de les nommer, ils sont dans nos yeux et nos oreilles toute la journée. Ils apportent une parole dépolitisée et on nous les présente sous leur meilleur jour (universitaires, chercheurs au CNRS,…) sans mentionner pour autant leurs activités en tant que conseillers auprès de grandes sociétés, d’administration et de fonds d’investissement. C’est du moins la thèse du film qui voit en eux des individus au cœur du système économique dont ils prétendent faire la critique objective. Mais le cénacle des experts est restreint, ils sont tout au plus une trentaine à se croiser et à faire semblant de se disputer dans les médias dominants.
Cela conduit ainsi à faire de la question du débat économique une discussion extrêmement réduite. Or les auteurs du film estiment que les médias en démocratie devraient promouvoir un champ beaucoup plus large de ces questions-là dans la mesure où la question des politiques économique demeure centrale aujourd’hui.

La valse des journalistes et des patrons de média

Après les experts, le film s’attarde également sur les parcours croisés des journalistes célèbres. Les derniers évènements dans le secteur de la presse –média illustre effectivement ce propos, tant les uns et autres se sont échangés leur places, y compris entre secteur privé et public. C’est en fait ce parcours croisé des journalistes qui donne l’impression qu’ils sont partout chez eux et confirment la fin du pluralisme dans la presse.

Le film aborde également la reprise en main du secteur de la presse par les grands groupes du CAC 40 français et les pratiques qui en découlent. Dans une célèbre émission qui arbore un canapé rouge, l’animateur invite un responsable de chaîne radio, tous les deux étant actuels salariés d’un même patron… lui-même invité dans cette même émission ! Les collusions que ce film dénonce se retrouvent aussi avec le politique, lorsque l’ancien Ministre des Affaires Etrangère a réorganisé la hiérarchie de l’audiovisuel extérieur français… au profit de son épouse.

Une critique sectaire ?

Confinée dans des universités et portée par quelques journalistes dissidents dans les grandes écoles de journalisme, la critique des médias n’a eu qu’un faible écho jusqu’à ces dernières années. Les principaux acteurs de cette critique refusent en effet de rendre publique leur thèse sur les plateaux de télévision, car ils estiment que ce média n’est pas adapté à recevoir une lourdeur épistémologique nécessaire à leur démonstration.

Voulant à tout prix éviter « le théâtre de l’affrontement » qui revient à ne pas aborder en profondeur les vraies questions, ces intellectuels préfèrent les exposer lors de conférences ou de débats publics. C’est notamment le cas pour le film en question, même si les auteurs réclament que ces questions soient également réintégrées dans les agendas politiques des formations politiques.

L’argument se discute, et les « éditocrates » ont beau jeu d’accuser leurs détracteurs de ne pas manifester un grand courage d’exposition de leurs critiques. Cependant, si le film comporte quelques raccourcis avec des séquences incomplètes ou hors-contexte, il a l’immense mérite de souligner de graves vérités qu’il est bon de rappeler. Le trait peut paraître certes grossier, mais ce film constitue une incroyable tribune de critique de l’industrie médiatique malaxée, façonnée, malmenée par les groupes du CAC 40 et souligne également le réflexe défensif et corporatiste du monde de l’info qui ne supportent aucune critique... de leurs petits chiens de garde. Rendez-vous dans quinze ans.

www.acrimed.org

Le site du documentaire :
www.lesnouveauxchiensdegarde.com/