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F comme Franju

mardi 14 février 2012, par Alexandre Mathis

"Ce n’est pas le fantastique qui m’attire, c’est l’insolite" : le réalisateur des Yeux sans visage aurait eu 100 ans le 12 avril 2012

Georges Franju est pour certains l’un des plus grands cinéastes français, l’un de ses plus authentiques poètes avec Jean Vigo, et peut-être le plus secret, « le seul metteur en scène insolite de ce temps, le seul depuis Vigo, à soumettre l’objectif à sa vision » disait de lui Henri Langlois. Franju aurait eu cent ans le 12 avril prochain.

Surtout connu pour avoir réalisé Les Yeux sans visage, un classique de l’horreur et du cinéma d’épouvante, Franju a toujours fermement réfuté ce mot "fantastique" qu’on a voulu lui coller, faute de savoir définir son cinéma, en prenant ses distances avec un cinéma de genre vis à vis duquel il s’est toujours senti étranger.

"Comme on dit l’amour-fou, du premier long métrage de Franju, on dira : le cinéma-fou " (Godard).

Pour l’occasion, un nouvel opus sur Georges Franju vient de sortir :Le Mystère Franju. Le Mystère Franju, c’est le mystère du style de Franju. La très sérieuse revue trimestrielle CinémAction créée par Guy Hennebelle consacre au plus singulier des cinéastes, une longue étude ‒ passionnante ‒ pour approcher la narrativité chez Franju, essayer de cerner ce qui constitue son mystère, mise à jour des signes, reflets de miroirs d’un film à l’autre, ces effets de perspective, d’angles, de lumière (Le Sang des bêtes) afin de rendre aux décors originels réels leur aspect insolite, « nous avons cherché dans notre film à restituer au réel documentaire son apparence d’artifice et au décor naturel son aspect propre de décor « planté ». Pour y parvenir, nous avons cadré les bâtiments à pleine façade (moulin de Pantin) ou bien choisi des maisons profilées (pont de Flandre) en évitant toute épaisseur  » (Georges Franju), repérer ces brèches ouvertes dans le récit par lesquelles transperce le réel, qu’on a appelées effets de réel, impressions de réalité au cinéma, relever l’extrême précision du détail sonore, et éclaircir une aporie à laquelle beaucoup se sont livrés, pour définir ce style Franju, ineffable, que certains contournaient, avec la flamme du lyrisme, comme Jean-Luc Godard saluant La Tête contre les murs, dans Les Cahiers du cinéma, avec une jolie pirouette ‎"Comme on dit l’amour-fou, du premier long métrage de Franju, on dira : le cinéma-fou. La tête contre les murs est un film de fou sur les fous. C’est donc un film d’une beauté folle  », style que beaucoup ont essayé de définir, avec plus ou moins de clarté, citons : « quelques séquences ont une puissance d’évocation prodigieuse qui tient surtout à une surprenante présence du réel, à ce choc d’insolite et du réel » écrit Pierre Marcabru à la sortie des Yeux sans visage, ou « n’oublions pas que Franju est l’auteur du Sang des bêtes, où de la réalité la plus cruelle naît l’irréalité de la poésie, ou plutôt la seule réalité qui importe et que nous cache le visible  » (Claude Mauriac). Gérard Leblanc de compléter dans cette étude « Le réel n’est pas donné au départ, et surtout pas dans le visible. »

Il a cité souvent le film qui l’a fortement marqué, Trépanation pour crise d’épilepsie bravais-jacksonienne (1940) du Dr Thierry de Martel, inventeur du trépan électrique

Venu du documentaire, après avoir créé la Cinémathèque avec Henri Langlois, une revue nommée CINEMAtographe, dans laquelle il publie, en 1937, un article intitulé "Le Style de Lang", avoir coréalisé avec Langlois Le Métro, un court métrage que l’on aimerait voir refaire surface avec d’autres courts de Franju, tel La Première nuit (1958), fiction axée à nouveau sur le décor du métro, Georges Franju a manifesté tôt un intérêt aigu pour la science. Il a cité souvent le film qui l’a fortement marqué, Trépanation pour crise d’épilepsie bravais-jacksonienne (1940).

Ce film, en couleurs, du Dr Thierry de Martel, inventeur du trépan électrique, chirurgien de réputation mondiale, sera présenté pour la première fois, après la guerre par le Dr Denet au congrès annuel de l’Institut de Cinématographie Scientifique, fondé et dirigé par Jean Painlevé, Institut dont Franju a été nommé Secrétaire Général en 1945. « Il y eut les croix au crayon violet, les forages du trépan. Le malade souriait. La boîte crânienne sciée, le crâne ouvert, le cerveau, congestionné, sortit par l’ouverture. Le malade souriait toujours. Le chirurgien chercha la tumeur. Elle apparut dans une masse grise. Il en pratiqua l’ablation, cautérisa. La brûlure de l’hémostase émit une fumée comme chez le docteur Faust et le malade souriait encore. Le docteur Denet, dans son commentaire, avait précisé que le cerveau était un organe parfaitement indolore. Ainsi, la douleur du spectateur devenait intolérable parce qu’elle était sans partage. Des gens, qui ne pouvaient plus se lever pour quitter la salle, s’évanouissaient assis. Voilà un film d’épouvante. J’ajoute qu’il était, plastiquement, d’une réelle beauté », confie Georges Franju à Marie-Magdeleine Brumagne pour son livre d’entretiens avec le cinéaste, Franju impressions et aveux, extraits que l’on retrouve dans Le mystère Franju.

"Qu’est-ce que l’insolite ? je n’ai pas de réponse."

L’insolite dans le réel, il est déjà dans la façon de Franju de raconter la scène en précisant que « l’hémostase émit une fumée comme chez le docteur Faust  ». Dans tous ses films, et plus particulièrement dans ses documentaires, où cela est plus détectable, à la recherche toujours de l’objet insolite, Franju inclut le subjectif, cette vision insolite d’objets singularisant son approche du réel. Du Sang des bêtes ‒ commenté par Painlevé, sur une musique de Kosma ‒ s’ouvrant et s’attardant sur les brocantes Aux Portes de Paris avant de faire pénétrer le spectateur dans les abattoirs de la porte de Vanves, aux longs plans d’oiseaux en vol personnalisant l’ouverture et la fin d’Hôtel des Invalides. Part documentaire mêlée à l’étrange, et à la fiction, « ce n’est pas le fantastique qui m’attire, c’est l’insolite. Le fantastique est dans la forme, le fantastique se crée. Alors que l’insolite est dans les situations. Il ne se crée pas, l’insolite, il se révèle. » confie Georges Franju à Serge Daney en 1986.

« Qu’est-ce que l’insolite ? je n’ai pas de réponse. Je n’en ai pas d’autre que celle qui le définit communément comme appartenant à l’inhabituel. Je sais cependant qu’il se découvre, comme le fantastique se crée, s’exprime, en donnant à l’image émouvante une signification ressentie mais dont on ne perçoit pas le sens. Il est l’inconnu, le vide hanté, l’in-action. Il suscite l’émotion et l’angoisse.  » On peut, à ces mots, se repasser les images au noir et blanc contrastés de Judex, l’homme oiseau à tête d’aigle, les colombes, et la jeune fille voilée de blanc dans la nuit, où l’étrange et le merveilleux, le mystérieux côtoient le réalisme, imprégné de l’esprit du serial, « l’insolite selon Franju, complète Gérard Leblanc, ne permet pas aux significations déjà là (qu’elles soient issues du fantastique ou du surnaturel) de l’investir.  »

Pas de surenchère. Pas de manichéisme. Aucune recherche d’effets. Aucun maniérisme. Intensité des regards.

Visage de la peur. Mise en images ‒ en abîme ‒ de la peur. Antre de l’horreur pure, sur le fil du rasoir. Masque des émotions. Peur du visible. Rêve éveillé que sont ces Yeux sans visage, film démentiellement beau, cinéma d’épure, touchant au vif, dès l’ouverture. Route nocturne balayée par les phares de la 2CV d’Alida Valli vêtue d’un ciré noir, contrastes visuels noir et blanc dus à Eugen Shuftan, un des grands chefs opérateurs du muet. L’opération pratiquée par le chirurgien des Yeux sans visage a la précision glaciale du geste médical. Pas de sadisme chez Franju. Pas de surenchère. Pas de manichéisme. Aucune recherche d’effets. Aucun maniérisme. Intensité des regards. Le chirurgien des Yeux sans visage, incarné par Pierre Brasseur, est loin des savants fous qui font le devant de la scène du cinéma fantastique, l’image opère sur le fil du réel, la crainte de voir. Peur de voir, qui est celle d’abord de l’héroïne, interprétée par Édith Scob, fille du médecin, défigurée, pour qui il procède à ces transplantations de peau, pratiquées avec le plus grand sang froid. Sans cynisme aucun. La froideur même. Off, les aboiements des chiens, dans des cages. Le fatum du docteur.
Le cinéma de Franju est hanté par l’animalité.

Jouant sur ce qui pourrait être vu ‒ sur ce qui n’est pas vu (Pleins feux sur l’assassin entre autres) « démarche d’un cinéaste qui ne cesse d’interroger la frontière entre le visible et l’invisible  » pour citer Gérard Leblanc, ou « hétérogénéité de la forme, persistance du style  » écrit Roxane Hamery, « ici, c’est l’expression même de la peur qui est travaillée dans un cinéma de l’expressivité retenue.  » remarque Eve Le Louarn. Adapté d’un roman de Jean Redon, qui sera monté, en 1962, au Théâtre du Grand-Guignol, à Pigalle, Les Yeux sans visage suit La Tête contre les murs, autre film grand d’horreur où c’est la violence des institutions, où tournoie sa menace sournoise, qui fait peur. Le premier long métrage de Franju est loin du désir de rêve, de magie qui suivra.

Préciser, ce qui n’est pas dit dans Le mystère Franju, beaucoup de films de Franju ont leur scène d’enterrement.

Mocky met les pieds dans le plat, il revendique aujourd’hui la paternité de La Tête contre les murs, allant jusqu’à mettre son nom sur le DVD à la place de celui de Franju, collection consacrée aux films de J-P Mocky. Étrange éviction ! Ou meurtre du père… ce père qui le fait enfermer dans le film ?… Auteur du scénario, Jean-Pierre Mocky voulait réaliser La Tête contre les murs. Il a tourné, dit-il, des scènes dont celle de l’enterrement, Franju étant malade. On lira un court entretien à ce sujet dans ce numéro.

Préciser, ce qui n’est pas dit dans Le mystère Franju, beaucoup de films de Franju ont leur scène d’enterrement. Une chose revenant chez Franju de façon quasi obsessionnelle.
Auteur d’un cinéma réflexif, fervent admirateur de Georges Méliès auquel il consacre un film en 1952, Le Grand Méliès, Franju s’est entouré longtemps des mêmes fidèles collaborateurs, Marcel Fradetal, directeur de la photographie sur 16 films, Maurice Jarre (musique pour 8 films), Édith Scob, l’actrice favorite du cinéaste. On peut regretter, comme le remarque un auteur, que Franju, homme discret, ne se soit pas exprimé sur Fradetal, sur qui on saît peu de choses, sur le travail avec Maurice Jarre, avant qu’il compose la musique de Lawrence d’Arabie.
Édith Scob, fille d’un célèbre architecte de cinémas, s’est plus exprimée. Ce numéro sur le Mystère Franju arrive à l’heure où sont apparues les premières photos de Holly Motors, dernier film de Léos Carax, avec Édith Scob, l’actrice aux yeux gris qui tourna cinq films avec Franju. Signe particulier, Édith Scob reprend dans le film de Carax le masque des Yeux sans visage.
Une photo est sur internet.

Quand Judex rencontre Judex

Corps et chair sont encore au cœur du sujet de La Faute de l’abbé Mouret d’après Zola, avec Francis Huster et Gillian Hills, descendu à sa sortie par la critique (extrait d’un texte d’Henry Chapier). Analyse du film. Autres textes sur les films devenus invisibles, Thérèse Desqueyroux, Thomas l’imposteur… Analyse détaillée de La Première nuit (photographié par E. Shuftan).
Parmi les projets non aboutis, La Princesse et le comédien d’après La Princesse Brambilla d’Hoffmann.
L’étude inclut les téléfilms réalisés par le cinéaste, La Ligne d’ombre d’après Conrad, L’Homme sans visage, série parallèle aux Nuits rouges, un entretien inédit avec Georges Franju, datant de 1968.
Influences. Lectures. Secrets d’écriture, et naissance des personnages, dont celui de Cocantin joué par Jacques Jouanneau. Péripéties du tournage de L’Homme sans visage en Yougoslavie.
Filmographie détaillée, fiches techniques des films et téléfilms, augmentées, avec ordre d’apparition des acteurs aux génériques respecté.

Pour finir, une conversation, savoureuse, cocasse, avec Jacques Champreux, scénariste de Franju, petit-fils de Louis Feuillade, et fils de Maurice Champreux, réalisateur de la version de Judex de 1934, nous raconte la genèse de la production de Judex version Franju lorsque Francis Lacassin, futur coscénariste du film, va voir Robert de Nesle au Comptoir français du film pour trouver de la doc sur les péplums qu’il avait coproduits avec l’Italie. Robert de Nesle (qui n’est pas cité) ignorant alors qui est Judex…

Le Mystère Franju, dirigé par Frank Lafond, CinémaAction n°141, Éditions Corlet, 195 pages, (24 X 17 cms), 24 euros. Paru le 5 janvier 2012.