Vous êtes dans Les influences > Commentaire


Envoyer un commentaire


votre commentaire
    texte
vous



Joseph Illand harcelait-il Vincent Geisser ?

jeudi 11 juin 2009, par Emmanuel Lemieux

L’une des personnes les plus influentes du CNRS, et aujourd’hui contesté par des chercheurs, est… un militaire qui décide du sort des missions scientifiques dites « sensibles ». On l’appelle le « FSD » : Fonctionnaire De Sécurité de Défense. Il s’en explique à IDEE@JOUR.

Le Fonctionnaire de Sécurité de Défense du CNRS comme il se dépeint lui-même dans ses interventions en interne. (source : CNRS-Avec l’autorisation de l’auteur William)

« L’action sécuritaire du FSD » est semblable « aux méthodes utilisées contre les Juifs et les Justes » pendant la seconde guerre mondiale. Pour s’être énervé, dans un mail, des agissements du FSD qui le soupçonnerait de vouloir constituer un « lobby arabo-musulman » de chercheurs au CNRS, le sociologue Vincent Geisser se retrouve devant un conseil de discipline le 29 juin prochain pour avoir indisposé et insulté ce fonctionnaire très particulier.

FSD : Fonctionnaire De Sécurité de Défense. La fonction existe depuis 1986, quant la France a commencé à prendre la mesure des exigences de la veille économique et technologique. Les collègues de Vincent Geisser, et lui-même également, ignoraient l’existence et la nature précise de ce porteur d’acronyme. À leur décharge, les sciences humaines ne sont pas non plus considérées comme vraiment stratégiques pour ce fonctionnaire, plutôt concentré sur la protection des secrets industriels et informatiques du CNRS.
Pourtant, le FSD était sous leur nez depuis 2003, si l’on en croit l’entretien accordé au Journal du CNRS indiquant sa nomination. Joseph Illand y est chargé de la sauvegarde du patrimoine scientifique et économique. Il a été nommé par le directeur général du CNRS. Dans l’organigramme, il n’a de compte à rendre à personne, si ce n’est au Haut Fonctionnaire de Sécurité de Défense (HFSD) du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Jean-Marie Durand.

Du pillage informatique aux missions sensibles

Dans une autre vie, Joseph Illand était ingénieur de l’armement. Mais s’il est militaire, ce statut n’est pas obligatoire dans cette fonction contractuelle qui concerne tous les secteurs de la recherche publique. Ses prédécesseurs au CNRS étaient effectivement des généraux de brigade aérienne. « Les autres FSD sont plutôt Ponts et Chaussées, décrit-il. Il n’y a qu’ici et à l’INSERM qu’ont été recrutés des militaires, mais rien ne dit que mon successeur le sera également. » Trois personnes travaillent en permanence pour la cellule du FSD –qui anime également un site accessible aussi bien aux personnels de recherche qu’au grand public.

Joseph Illand s’occupe surtout de « l’accompagnement et de la sécurisation des intérêts fondamentaux pour la Nation, qui touchent à la sauvegarde du patrimoine scientifique et économique, et à la défense et la sécurité publique, dans le périmètre d’activité du CNRS. »
Il précisait dans la revue interne du CNRS : « Bien entendu, la responsabilité de cette protection relève du directeur général et de la ligne managériale (directeurs d’entité). Le FSD est là pour les aider à faire face à ces responsabilités et à conduire les actions appropriées. Dans la pratique, cela se traduit ainsi par une activité de veille, de sensibilisation, d’information, d’expertise, voire de contrôle. »
La richesse intellectuelle, le potentiel technique et humain peuvent susciter bien des convoitises. « Mon métier est de prendre en compte ces menaces qui vont de la fuite de secrets défense à l’utilisation frauduleuse de moyens informatiques, en passant par le pillage technologique, explique t-il à IDEE A JOUR. On peut aussi y ajouter l’atteinte à des personnes et la sécurité interne. La panoplie est plutôt large. »

Dans son entretien au Journal du CNRS, le FSD précisait en le regrettant : « S’y ajoutent, sur le plan humain, une culture et des pratiques encore éloignées du réflexe sécuritaire. » Pouvoir stratégique du FSD : c’est lui qui donne son visa dans les échanges internationaux (notamment l’accueil de plus de 3 à 4 000 stagiaires étrangers en moyenne chaque année dans les laboratoires).

Lors de son arrivée, Joseph Illand admettait encore au Journal du CNRS, que sa fonction n’était pas vraiment comprise : « Le qualificatif “sécuritaire” reste un peu tabou dans le milieu de la recherche, surtout s’il est accolé à des “contraintes” ! » C’est le moins que l’on puisse dire.

À IDEE A JOUR, Joseph Illand précise que les activités de surveillance et d’évaluation des risques pour le secteur des sciences humaines concernent surtout les missions scientifiques à l’étranger. « Si un chercheur a le projet de se rendre à une conférence à Alger, le risque est beaucoup plus faible que s’il doit traverser le pays en 4X4 , explique pour exemple le FSD. » Particulièrement surveillées sont les missions en Afghanistan, Pakistan, Yémen et Iran. « En relation avec les ambassades, nous étudions les parcours, leur faisabilité, les risques à aplanir, et quand la mission s’avère très difficile ou risquée, nous l’annulons », précise Joseph Illand qui lui ne quitte jamais son bureau de la rue Michel-Ange. En 2007, un chercheur du CNRS s’est retrouvé ainsi retenu sans papiers à Téhéran, soupçonné d’espionnage par les autorités durant près d’une année, « parce qu’il s’était écarté de la mission officielle initiale », indique le FSD.

L’affaire Vincent Geisser s’est inscrite dans ce contexte de surveillance de zones déclarées « sensibles » par le HFDS du ministère, mais aussi depuis 2001, de tout ce qui touche aux études contemporaines sur l’islam.
Les soutiens du sociologue, eux, soupçonnent qu’il y aurait bien une stratégie de harcèlement des spécialistes de l’islam au niveau du HFDS du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Jean-Marie Durand.

Olivier Roy, directeur du CNRS, vient d’apporter son témoignage de poids à Vincent Geisser :

« Je tiens à apporter mon témoignage personnel sur l’attitude du haut fonctionnaire de défense, car il ne s’agit pas d’un conflit personnel entre lui et Vincent Geisser, mais bien d’une attaque systématique envers les chercheurs qui refusent les clichés sur l’islam. En 2007-2008, j’ai reçu un mail signé du haut fonctionnaire de défense me reprochant de mieux traiter l’islam que le christianisme. Estimant que cette personne n’avait pas à faire état de ses fonctions en exprimant ses opinions personnelles à l’encontre d’un fonctionnaire sur qui il pouvait avoir autorité, et en accord avec mon directeur de laboratoire, j’ai ignoré ce message et je l’ai mis en spam. Il apparaît maintenant qu’il s’agissait d’une sorte de provocation et je regrette d’avoir traité cette affaire simplement par le mépris. »

La charge de Pierre-André Taguieff

Depuis 2004, le ton est monté entre Vincent Geisser, sociologue de l’islam reconnu par ses pairs et controversé pour ses prises de position, et ce collaborateur particulier du CNRS. Si l’on en croit la version de Vincent Geisser, cet homme est un Jack Bauer tenace. Qui aurait torpillé son étude ambitieuse sur « les chercheurs maghrébins ou d’origine maghrébine travaillant pour les institutions publiques françaises (université, CNRS et INSERM) ». Le CNRS finance le projet à hauteur de 20 000 euros. Mais le climat se tend rapidement avec le FSD qui lui demande des comptes, des renseignements toujours plus précis sur la technicité de l’étude, et de sa visée. Selon Vincent Geisser, le ministère de la Défense aurait même approché l’un de ses collègues du CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences-Po) pour évaluer le risque d’un projet de constitution de lobby islamique au sein du CNRS.

La personnalité de Vincent Geisser a sans aucun doute retenu l’attention du FSD. Son livre sur La Nouvelle Islamophobie (2003) ne lui a pas valu que des amis. L’un de ses meilleurs adversaires, le philosophe Pierre-André Taguieff, dans son épais Prêcheurs de haine (2004) lui a dédié une note carabinée : « Ce « jeune » politiste a été lancé sur la scène militante par son ancien professeur, l’exalté Bruno Etienne qui s’acharne depuis quelques années à minimiser la menace islamiste. (…) Le libelle dérisoire de Vincent Geisser est devenu la référence commune du MRAP et des milieux islamistes de France. » (P.330). On lui reproche sa trop grande proximité avec des musulmans fondamentalistes, et Tariq Ramadan.

Le « questionnaire insidieux »

Principal sujet du contentieux entre Joseph Illand et Vincent Geisser : le FSD aurait fait sciemment capoter l’étude, en l’ensablant dans les procédures de la CNIL (Commission nationale Informatique et libertés). Le point de vue des fonctionnaires de sécurité sur cette histoire a été publié dans une lettre spécialisée, « Sécurité en information », dirigée par M. Illand, en date de septembre 2008, et semble assumer cette version.
Dans un article, signé Jean-Luc Toffard (adjoint du FSD du CNRS), intitulé « A qui profite le crime ? », qui passe en revue les risques que peuvent encourir les chercheurs du CNRS, mais aussi leurs légèretés, naïvetés et méconnaissances juridiques, on peut lire ce paragraphe inter-titré « questionnaire insidieux ».

« Un chercheur lance une enquête comportant des données ethniques au sein du personnel d’un organisme avec des questions suffisamment précises pour permettre d’identifier les personnes interrogées. La base de données constituée n’est pas déclarée à la CNIL. Après rappel de la réglementation au chercheur, un dossier a été présenté à la CNIL, mais les réserves et les observations de la Commission ont finalement conduit à l’abandon de l’étude. La méconnaissance de la réglementation et la non-anticipation des risques inhérents à l’enquête montre que toute recherche doit impérativement prendre en compte les contraintes légales du contexte de l’étude. »

Ironie de la situation, Joseph Illand, dans la même lettre, consacre un article fouillé intitulé « Le mal des mails », ou les tribulations des chercheurs espionnés ou pillés sur ordinateur. Or c’est un mail intercepté, révélant les insultes à l’encontre du FDS, qui serait à l’origine de l’envoi en conseil de discipline de Vincent Geisser. Le 4 avril dernier, le chercheur envoyait un message au comité de soutien d’une jeune allocataire, Sabrina, en 3e année de doctorat au laboratoire de microbiologie et de génétique moléculaire, à Toulouse. Selon ce comité, le FDS serait directement intervenu pour ne pas renouveler l’allocation de recherche de l’étudiante qui porte le voile depuis son Master I, et s’est retrouvée licenciée en février 2009, pour trouble à l’ordre public et atteinte à la liberté de conscience de ses collègues. Dans son message de soutien, Vincent Geisser compare l’action du FSD aux méthodes utilisées contre les juifs et les Justes.

Sollicité, Joseph Illand s’abstient de parler de l’affaire Geisser qui l’a mis soudainement en lumière, et qui devrait se régler à la fin du mois de juin : « et croyez-moi, ça me coûte, moi qui aime la clarté des explications et la netteté des propos, confie t-il à IDEE A JOUR. Les chercheurs en sciences humaines sont un peu à part, c’est un monde un peu plus philosophique que moi. »

Lire aussi en rubrique Veille : Esther Benbassa interpelle Valérie Pécresse

A lire :
La nouvelle islamophobie, de Vincent Geisser, La Découverte, 2003
Prêcheurs de haine, Pierre-André Taguieff, Mille et une nuits, 2004