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Aurélien Bellanger, de la mythologie geek

jeudi 6 septembre 2012, par Arnaud Viviant

Inspiré de Michel Houellebecq, le roman "La Théorie de l’information" (Gallimard) ? Que nenni, de Balzac, Monsieur !

Cette fiction biographique sur Xavier Niel est l’inverse d’un page turner. Autant dire que c’est du lourd, que la page est pesante, qu’on n’avale pas comme ça le nombre d’informations, justement, distillées dans « La théorie de l’information ». Malgré tout, cela demeure d’une pesanteur séduisante, et parfois même passionnante. Car on croit sincèrement, de notre seul et simple côté, que la lourdeur puisse être passionnante et séduisante (ainsi que l’épreuve du lancer du poids aux derniers Jeux Olympiques nous l’a encore démontrée — à développer).

Parce qu’Aurélien Bellanger est l’auteur d’un essai littéraire sur Houellebecq dans le droit fil de son aîné Dominique Noguez, on a beaucoup écrit, et un peu paresseusement, que « La Théorie de l’Information » était un roman houellebecquien. D’ailleurs, le modèle du roman, le Président de Free, Xavier Niel en personne, notre Steve Jobs hexagonal, l’a concédé au magazine « Le Point » : houellebecquien, il a dit, en parlant finalement de lui-même. Marrant.

Mais scientifiquement, in fine, vraiment houellebecquien ?

En fait, la vraie réponse devrait plutôt être à notre avis : oui et non. Oui, il est vrai que l’enfance de Pascal Ertanger (et non pas Etranger comme on pourrait facilement le lire), c’est-à-dire le double fictionnel de Xavier Niel, ressemble assez à l’enfance de Michel dans les « Particules élémentaires ». Surtout dans sa manière d’être traitée sociologiquement, à l’intérieur du cadre néo bourgeois des villes nouvelles des années 60-70, créées à l’Ouest de Paris sur ordre du Général de Gaulle afin de desserrer ce qu’on appelait alors « la ceinture rouge » qui faisait peur.

Mais non aussi, car il n’y a quasiment jamais, dans la phrase d’Aurélien Bellanger, le nécessaire délestage qu’a toujours constitué chez Houellebecq, sa palpable le plus généralement imperceptible, ironie.

Ce que beaucoup d’incertains ont appelé, en simplifiant un peu énormément : son humour.
L’ironie : nous y voilà, donc.
L’ironie, on le sait, est souvent un langage difficilement compréhensible pour le commun des mortels ; en tout cas inventé par des malins pour qu’on se sépare, tous ensemble, au beau milieu de ce que Lacan appelait autrefois « lalangue ».
L’ironie, c’est la véritable ennemie de « lalangue ».

L’ironie, c’est aussi, comme aurait pu dire Richard Millet (s’il avait été capable de savoir lui-même ce que c’est que l’ironie, tout en s’imaginant par ailleurs savoir ce qu’est « lalangue », comme le démontre en négatif la pauvre pièta de ses trois derniers livres, sortis simultanément afin de radoter sur une identique tonalité la même ignominie, la même ignorance, la même inconscience) ; l’ironie, dirait donc ce triste sire de Millet — et je reprends ici vaguement les rênes et les rêves de ma phrase —, c’est avant tout l’Etranger.

L’étranger : ce dont on se moque méchamment, dans sa langue, pour faire passer le fait qu’on ne le/la comprend pas.

L’étranger : ce que l’on n’accepte pas.

L’étranger : ce qu’on finit par combattre pied à pied, sans jamais rire un seul moment, ni même sourire un maigre instant, trop occupé qu’on est à viser l’ennemi plutôt qu’à le visser dans son existence, puisqu’on n’a pas soi-même pas de vie qui vaille ne serait-ce la peine que d’être « mourue ».

Car, vraiment, qui ne comprend pas ? Qui ne veut pas comprendre ? Qui ne veut pas voir ? Qui n’accepte pas, réellement, on veut dire sur le plan du réel consistant, bien de chez nous — c’est-à-dire, soyons précis, en France, avec ce que cela suppose d’étroit et de tout convenu désormais — (et ici je reprends les rênes et les rêves de ma phrase) que l’Etranger ne soit pas d’abord, et avant tout, très suprêmement, un principe d’ironie ?

Basta. Revenons à notre sujet, la bien nommée « Théorie de l’information ». On pourrait tout aussi bien dire qu’il s’agit d’un roman pynchonien que houellebecquien. En l’occurrence, d’un roman pynchonien déjà ancien, comme « V  » ou « L’Arc-en-ciel de la gravité », c’est-à-dire traquant le «  roman total » français comme Thomas Pynchon a traqué (traque encore ?) le roman total américain. Et ce, dans un fantasme au demeurant terriblement français d’imiter, voire d’égaler le post-modernisme US, bien que celui-ci ait pris des formes différentes formes, en passant véhémentement de Thomas Pynchon à David Forster Wallace, de Stanley Elkin à William Gass, pour ne citer que quelques écarts.

En fait, s’il fallait absolument trancher, «  La Théorie de l’information » est surtout un roman balzacien. Pas un des meilleurs de Balzac, disons-le tout net, mais qui serait tout de même à Internet ce que « Illusions perdues » aura été à l’imprimerie. Aurélien Bellanger ne se cache d’ailleurs pas, en entretien, d’avoir lu ou relu, allez donc savoir, «  toute » la « Comédie Humaine » avant d’avoir pondu son pondéreux premier roman. Mais le fait est que dans les meilleurs passages de son livre (par exemple, la traversée du quartier du Sentier, la nuit, à l’aube des années 2000), à découvrir comme dirait mon libraire, cela se sent bien.

Bellanger ou la mythologie geek française, Monsieur.

La Théorie de l’information, d’Aurélien Bellanger, Gallimard, Paris, 496 pages, 22,50 euros.