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La culture Gilets jaunes

vendredi 22 mars 2019, par Rédaction les influences

Chercheurs et observateurs triturent dans tous les sens la psyché, les goûts et les couleurs des manifestants des ronds-points. Mais constate aussi le divorce culturel entre deux France.

Politique culturelle. Sociologue des relations sociales et des radicalités en entreprise, Denis Maillard, a publié le 20 mars Une colère française (L’Observatoire). Pour lui, le totem des Gilets jaunes est Johnny Hallyday. Il remarque que les premiers à avoir copieusement sifflé le président de la République furent les fans du rocker lors de ses obsèques nationales. « Johnny est une bonne référence culturelle des Gilets jaunes, confirme l’essayiste et consultant Jean-Laurent Cassely aux Influences.fr. Mais se joue aussi une différence générationnelle. Johnny c’est l’idole de celles et ceux qui restent sur les ronds-points le week-end, lorsque les plus jeunes vont manifester ».
Dans une note de la Fondation Jean-Jaurès, Jérôme Fourquet, directeur IFOP et Jean-Laurent Cassely se sont penchés sur l’univers culturel des Gilets jaunes.

Ainsi Gilet jaune du rappeur amateur Kopp Johnson, diffusé sur You Tube en novembre dernier, est devenu le morceau le plus populaire du mouvement. à en juger au nombre de pages vues et de partages sur les réseaux sociaux.

J’ai voulu mettre l’essence (c’est trop cher !)
J’ai payé les taxes (c’est trop cher !)
Faut cotiser par-ci (c’est trop cher !)
Faut cotiser par-là (c’est trop cher !)

Des dizaines de chansons ont émergé semaine après semaine. « Les pas de danse ont ponctué de nombreux barrages et occupations au point que les amateurs de chorégraphies populaires ont pu y recenser des farandoles, des chenilles, du madison, un « tchic et tchac », de la danse hip-hop et des danses traditionnelles, remarquent Cassely et Fourquet. Entre world music, tube de l’été produit par les industries culturelles et folklore régional réinventé, le répertoire musical et chorégraphique des « gilets jaunes » est éclectique et intergénérationnel tout en affirmant très clairement l’ancrage populaire du mouvement. »
Les deux observateurs notent bien des indices sur cette contre-culture à l’oeuvre, du « Ahou ! Ahou ! » dans les manifs, référence au cri des guerriers spartiates du film 300, à l’impact de l’humoriste et youtubeuse politique Anne-Sophie de La Bajon et le ton des échanges sur Face Book, en passant par l’empreinte d’un « imaginaire féodal mettant en scène les gueux  » contre les élites et le pouvoir central.

André Malraux rêvait de " bannir le mot hideux de province", celle-ci se rappelle au bon souvenir de l’élite culturelle

Mais la contestation de ces derniers mois a révélé aussi un malaise, si ce n’est une défiance très nette entre deux France. Le monde de la culture subventionnée s’est trouvé comme aphone et tétanisé devant ces foules que la rue de Valois qualifie d’ « empêchés de la culture » . Les ressortissants des industries culturelles sont montés volontiers au créneau pour les soutenir tels Franck Dubosc, Patrick Sébastien, Michaël Youn, Kaaris, Michel Polnareff ou encore Pierre Perret, sans oublier Cyril Hanouna. Vincent Martigny, maître de conférences en science politique à l’École polytechnique, et Mathilde Serrell, chroniqueuse à France Culture ont publié dans le chic The Art Newspaper édition française de février (N°5), une analyse de politique culturelle particulièrement acérée, " Gilets jaunes : la fracture culturelle française". En substance : « Le ministère de la Culture aurait tort de penser que les écrans et une offre numérique renouvelée par le Pass culture -s’il vient à voir le jour- suffiront à combler le fossé qui sépare Paris du "désert culturel français", avertit le chroniqueur. André Malraux rêvait de " bannir le mot hideux de province" ; celle-ci se rappelle au bon souvenir de l’élite culturelle qui ferait bien de l’écouter attentivement. »
Le mouvement social a souligné un peu plus la crise de sens politique que connait le ministère de la Culture, ministère qui a fêté son 60e anniversaire le 3 février dernier sans fanfare ni joie fluorescente.