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S’opposer à l’Europe

samedi 25 mai 2019, par Emmanuel Lemieux

Emmanuelle Reungoat fait le récit à l’envers de l’Europe dans son essai (Le Bord de l’eau) : comment l’UE s’est construite aussi avec l’apport critique de ses différents opposants. Entretien.

Politique. On a beau étudier le sujet depuis des années, avoir scanné quatre décennies de débats et de votes sur la politique européenne, les cartographier, les détailler et passer au peigne fin les discours, on peut tout à fait se retrouver dans la franche perplexité à la veille des élections européennes du 26 mai. « Franchement, je sais que je vais voter dimanche, mais je ne sais pas encore pour qui, je suis comme beaucoup, drôlement embêtée », nous confie dans un rire, Emmanuelle Reungoat. Le temps de cette campagne, elle s’est un peu éloignée des ronds-points et des Gilets jaunes, son nouveau sujet d’étude qui lui permet de creuser la question du lien entre citoyens et pouvoir politique. Maîtresse de conférences en science politique à l’université de Montpellier, rattachée au laboratoire Cepel, elle vient de publier son Enquête sur les opposants à l’Europe qui offre un bon panorama des critiques politiques françaises devant la construction de l’Union européenne telle qu’elle s’est constituée. Va-t-elle voter pour une liste européiste ou eurosceptique ? La chercheuse bannit de son vocabulaire politique, le terme d’« eurosceptique ». Selon elle, il opacifie plus ce positionnement politique, qu’il ne l’explique.

Enquête sur les opposants à l’Europe. À droite et à gauche, leur impact d’hier et d’aujourd’hui, Le Bord de l’eau, 180 p., 19€. Avril 2019.

« On prend donc ici un pari, écrit-elle. Celui de s’intéresser aux contestataires, à ceux qui résistent, aux perdants pour certains, aux outsiders et aux marges aussi. Celui de proposer que ceux qui vont à l’encontre du sens de l’histoire que l’Union européenne semblait incarner avec la force de l’évidence il y a trente ans, contribuent à façonner nos manières de penser et nos systèmes politiques. C’est miser sur le fait que leur analyse nous éclaire sur les évolutions historiques et les transformations récentes de nos sociétés nationales et européennes.  »

Le poids prédominant de l’expertise et du néo-fonctionnalisme de l’UE prend de front la tradition politique française

Le livre, un peu sec, mais éclairant et stimulant, instruit en effet sur ce renversement depuis quarante ans : comment les critiques ont gagné la bataille des idées et pourquoi ce qui semblait être un projet politique indiscutable et partagé semble être un éléphant malade et sourd. Le « poids prédominant offert à l’expertise s’accompagne, depuis les origines de la construction européenne, d’une faible place laissée aux partis politiques en comparaison de leur centralité dans les systèmes politiques nationaux  » remarque Emmanuelle Reungoat. Le « néo-fonctionnalisme  » a mis de côté l’extrait de naissance démocratique. Or, l’idéologie plutôt que le « pragmatisme » bruxellois ou « le bon sens » reste le mode de justification prédominant en France, des prises de décisions politiques. « À partir de la décennie 2010, plusieurs éléments viennent renforcer la légitimité des discours critiques de l’UE et la visibilité des opposants  » note encore l’essayiste.

Emmanuelle Reungoat, maîtresse de conférences en science politique à l’université de Montpellier et essayiste.

Originalité de cette étude : elle suit entre autres indicateurs, « le nombre grandissant d’ouvrages publiés par des dirigeants sur l’Europe et leur explosion autour des référendums de 1992 et 2005 », mais aussi l’irruption de think tanks, de groupes de travail internes aux partis politiques, de production intellectuelle soutenue en collaboration avec les eurodéputés. « À partir de la décennie 2000, il devient aussi de plus en plus courant d’inviter et d’afficher des partenaires européens comme gage de crédibilité politique, notamment pendant les campagnes et meetings des élections européennes, et ce, y compris chez les opposants. »

Ses opposants se sont européanisés mais L’UE s’est éloignée de la démocratie

Le paradoxe de toutes ces oppositions à l’Europe est qu’elles auront conduit au fil des années, à l’européisation des questions nationales et inversement. L’Europe est loin d’être détruite, elle est désormais incorporée par les opposants français qui, en 2019, ne parlent plus aussi clairement à ses électeurs de la détruire, pas plus que de la quitter. La tentation du Brexit n’est pas massivement partagée.
Reste, alerte Emmanuelle Reungoat, que l’UE est encore très loin de la démocratie, et de plaider pour sa repolitisation. « Politiser l’UE, c’est faire de celle-ci et de la production des politiques communautaires l’objet de projets politiques différenciés débattus au sein des États et à l’échelle européenne. La crise du régime européen et ses remises en cause appellent au développement de grandes controverses supranationales sur son avenir.  » Des millions d’Européens se trouvent comme civiquement isolés. À force d’esquiver les critiques, de nier le grand mécontentement, une technostructure pratique la dérive des continents, celui de son organisation et celui de ses citoyens.

Entretien
EMMANUELLE REUNGOAT : « APRÈS LES ÉLECTIONS, UNE GRANDE MISE À PLAT INTELLECTUELLE ET POLITIQUE DE L’UE EST NÉCESSAIRE »

1- Comment analysez-vous ce cru électoral antieuropéen par rapport au 40 années que vous avez étudiées ? Est-il dans la continuité, ou bien a-t-il un caractère « disruptif » ?
« Certes, on trouve cette tentative dramatique d’opposition entre « progressistes » et « nationalistes ». Deux thèmes me paraissent moins fréquents que dans les éditions précédentes : l’utilisation de cette élection se focalisant comme un référendum anti-Macron ; la fin du découpage régional des candidats qui constituait chaque liste a un peu plus éloigné les électeurs de ces élections. Les leaders comme Mélenchon, Le Pen, Wauquiez, Taubira et Cazeneuve, Bayrou, Raffarin, Philippe et Macron lui-même ont dû monter au créneau pour que les listes soient mieux identifiées qu’elles ne l’étaient avec l’irruption de jeunes têtes largement inconnues.
Mais il y a beaucoup d’éléments et de thématiques aussi que l’on retrouve dans la succession d’élections européennes, et ce trait commun : la nationalisation des enjeux. La controverse nationale reste un enjeu constitutif des élections européennes, du moins en France.

L’Europe s’est organisée de façon à ce qu’il n’y ait aucune possibilité de prise de parole de celles et ceux que l’on n’ose qualifier de citoyens


2- Y a-t-il une spécificité française antieuropéenne ?

Je n’utilise pas le terme « antieuropéen » ou « eurosceptique », comme je le développe longuement dans mon essai parce que je considère que les critiques et la variété des divergences idéologiques sont des apports à la construction de l’UE. Il faudrait trouver un autre terme pour les qualifier. La spécificité française est que les toutes premières critiques sur l’Europe sont venues de la gauche française. Le terme « eurosceptique » désignait les communistes au départ, mais les critiques ont largement débordé ce camp.
La France par son histoire politique, sociale, culturelle et institutionnelle offre un espace politique spécifique qui ne pouvait qu’influencer sa vision de la construction de l’UE. Celle-ci a élaboré une culture politique communautaire qui me paraît prendre de plein front, la tradition française sur trois aspects : jusqu’en 2017, les partis politiques étaient historiquement conçus comme des acteurs centraux de la démocratisation et du lien entre les citoyens et l’État, même si les partis sont en crise profonde, ce besoin de liens subsiste ; le goût français pour l’idéologie, plutôt que l’expertise, reste le mode de justification prédominant des prises de décisions politiques ; le conflit avec un mode de résolution pacifiste est conçu en France comme la plus juste manière de faire vivre une démocratie pluraliste.
C’est un pays qui n’a rien à voir avec l’Allemagne : relations internationales, forme centralisée, et bien sûr rapport au passé national et à sa mémoire, tout cela fait que des oppositions, en premier lieu les gaullistes et les communistes, ont nourri, dès les années cinquante, les critiques françaises vis-à-vis de la construction européenne. Il y a eu ensuite ce que j’appelle les « années folles du souverainisme », la décennie 1990. Les mouvements altermondialistes et anticapitalistes, plutôt à gauche, ont marqué les années 2000. Les forces critiques se sont resserrées à deux camps dans cette dernière décennie, le RN, Debout la France et La France insoumise.

3- Pourquoi, selon vous, la bataille des idées a t-elle été remportée par les « opposants » ?
L’Europe s’est organisée de façon à ce qu’il n’y ait aucune possibilité de prise de parole de celles et ceux que l’on n’ose qualifier de citoyens. La culture de l’UE héritée de l’expertise a laissé le champ libre à la perplexité et à l’éloignement des citoyens. Quels que soient les résultats du dimanche 26 mai, il me semble que l’on ne pourra pas bien faire longtemps l’économie d’une grande remise à plat intellectuelle et politique de l’Europe. C’est un grand débat nécessaire : quelle Europe veut-on ? Qu’est ce qui fait commun ? Quelle solidarité ?

Bruxelles est bien trop éloignée en termes de mobilisation et de symbole pour les Gilets jaunes

4- Le mode de fonctionnement de l’UE qui aimante toutes les critiques ne risque t-il pas de faire venir à elle une marée de Gilets jaunes européens ?
C’est une question intéressante, mais je n’y crois pas. Il est vrai qu’il est séduisant de faire un lien entre la colère française et le ressenti de millions d’Européens qui expriment leur désaccord pour une entité lointaine, qui manage et administre sans explication, plutôt qu’elle ne se montre en vitrine démocratique. Mais Bruxelles est bien trop éloignée en termes de mobilisation et de symbole pour les Gilets jaunes, qui préféreront toujours se retourner vers leur gouvernement ou chef d’État. L’européisation des mouvements sociaux est toujours aussi difficile à concevoir et à organiser. »