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François Dosse : « Macron se fragilise et fragilise la démocratie »

dimanche 8 décembre 2019

L’idée : Pourquoi un intellectuel proche d’Emmanuel Macron a déclaré sa rupture dans une tribune du Monde.

POUVOIR INTELLECTUEL Brigitte et Emmanuel Macron reviendront-ils déguster la tarte aux noix chez François Dosse ? Pas avant quelque temps. L’historien des idées et biographe de Paul Ricœur a publié le 3 décembre, une tribune dans Le Monde, signifiant une rupture avec « Emmanuel  » disciple de Paul Ricœur. Les récentes positions du président de la République sur l’immigration ont perturbé l’ancien ami aux « yeux de Chimène ». Explications pour Les Influences.

L’historien des idées François Dosse. Il est l’auteur notamment de "Paul Ricœur. Les sens d’une vie" (La Découverte) et d’une "Saga des intellectuels français" en deux tomes (Gallimard). Il publie en janvier, "Pierre Vidal-Naquet, une vie" (La Découverte).

Du désaccord à une tribune publique interpellant Emmanuel Macron, quel a été votre déclic ?

François Dosse  : « je me serais volontiers rallié à une réaction collective d’intellectuels contre ces propos tenus sur l’immigration, mais il n’y en pas eu, et comme je n’ai rien vu venir, j’ai décidé d’écrire une tribune. Après tout, responsable de la rencontre entre ces deux hommes en 1998, quand Ricœur cherchait un assistant [pour la réalisation de La mémoire, l’histoire, l’oubli (Le Seuil, 2003)] et auteur du Philosophe et du Président (Stock, 2017), il me semblait que j’étais légitime pour analyser les liens éthiques désormais dissolus entre la pensée de Ricœur et l’exercice du pouvoir présidentiel par Emmanuel Macron. Je suis monté aux créneaux en 2017 pour rétablir une vérité. Oui, Emmanuel Macron était de grande proximité avec Ricœur, contrairement à ce qu’assénait la campagne de dénigrement et de contestation de ses adversaires. Mais deux années après, il ne me paraît pas inutile de rappeler à l’intéressé quelques positions éthiques de Paul Ricœur, et en premier lieu, celle concernant, de façon intangible, l’hospitalité. L’immigration est en effet le point d’achoppement de ma « rupture ». Ses déclarations de la rentrée sur un débat national autour de l’immigration, sa sortie sur LREM qui refusant de réagir sur ce sujet se comporterait comme un « parti bourgeois » de bobos loin des réalités, ce calcul qui conduit à séparer toujours plus du tissu social des femmes et des hommes issus de l’immigration mais nés sur le sol français ont constitué le déclic. Après avoir siphonné la gauche et la droite, Emmanuel Macron drague sur les terrains du RN. Cela me paraît éthiquement inacceptable et politiquement stupide.

Quels seraient les autres thèmes depuis deux ans où se déliterait la « pensée Ricoeur » de Macron selon vous ?
Malheureusement, il y en a beaucoup. Sa pratique « jupitérienne » du pouvoir pose quand même problème. Au début, comme j’avais les yeux de Chimène pour ce nouveau président, je me disais que c’était un passage obligé à marche forcée. Mais il y a eu tous ces corps intermédiaires court-circuités. Et les Gilets jaunes n’ont pas vraiment infléchi sa politique.
Mais l’objet de déception auquel je ne m’attendais vraiment pas de sa part, est sa pratique du passé. Il est désormais dans l’héroïsation et plus du tout dans la réflexivité. Je ne reconnais plus le disciple brillant qui participa à la réalisation de La mémoire, l’histoire, l’oubli.

Après avoir siphonné la gauche et la droite, Emmanuel Macron drague sur les terrains du RN. Cela me paraît éthiquement inacceptable et politiquement stupide.

Que reste-t-il de Ricœur chez Macron ?
De Ricœur il subsiste quelques traces, comme la perspective d’une société juste et d’une pensée solidariste avec la maximisation des potentialités pour tout citoyen, des mesurettes insuffisantes notamment sur les Zep, mais tout cela n’est que bla-bla et saupoudrage. Je ne vois plus subsister qu’une idée forte : l’Europe.

Ces deux dernières années, l’intellectuel que vous êtes, avez-vous eu des conversations avec le Président de la république ?

Non, je suis resté à distance. Volontairement.

Par votre tribune, vous renouez avec la geste spectaculaire de la rupture entre intellectuel et responsable politique. Est-ce à dire qu’il est peine perdue pour un intellectuel de conseiller, informer, influencer un prince ?

Je n’ai jamais été dans ce cas de figure de conseiller du prince, mais je pense en effet que les intellectuels ont toute leur utilité.
Pas de doute, c’est une machine intellectuelle brillante, une intelligence exceptionnelle. Mais une fois qu’Emmanuel Macron considère qu’il a tout compris, il métabolise cette compréhension en vérité absolue. De fait, il se fragilise et fragilise la démocratie.
Aujourd’hui tout reste à penser et à faire. Il y a un vivier de penseurs et de chercheurs comme jamais. Encore faut-il que les politiques, Macron en tête, apprennent à ne pas s’entourer de petits cerveaux formatés et de béni-oui- oui. »
Recueilli par Emmanuel Lemieux

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Penser Moscovici

« Mon après-guerre à Paris de Serge Moscovici, biographie remarquablement agencée et reconstituée par Alexandra Laignel-Lavastine (Grasset). Toutes ces années, J’étais passé à côté de la pensée forte, notamment sur l’écologie politique, de Moscovici, je l’ai découverte quand j’ai écrit le tome II de La saga des intellectuels français (Gallimard). J’achève également le très beau roman de Santiago Amigorena, Le ghetto intérieur (POL) ».