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Les fumées noires de Mister Modi

mardi 18 février 2020, par Bernard Turle

ASPHYXIES INDIENNES (1/4). Bernard Turle est l’un des meilleurs traducteurs français de littérature indienne. Mais entre pollution climatique hallucinante et pollution politique autoritaire, il ne se reconnaît plus dans l’Inde de Modi.

RÉCIT Lors de la descente sur l’aéroport de Chhatrapati Shivavji saturé, après avoir viré pendant plus de vingt minutes au-dessus des ghats à l’est de Mumbai en y déchargeant son restant de vapeurs de kérosène, le commandant Air France ne parle plus, comme il y a quelques années encore, de « temps couvert » mais bien de « fumées », traduction en litote de l’anglais fumes, qu’il faudrait augmenter de « noires » : bref, des émanations de gaz qui ne disent pas leur nom. L’appareil plonge dans un bouillon à la JG Ballard.

Bombay s’étouffe.

Même les annonces météo des stations des collines desdits ghats comme Matheran, que les classes aisées rejoignaient autrefois à la saison chaude pour mieux y respirer, affichent désormais la mention « air pollué ». Cet hiver, la température y est comme ailleurs dans le Sud d’environ dix degrés supérieure à ce que les lucides n’osent plus appeler, depuis des lustres, les « normes saisonnières ».

Le commandant d’Air France ne parle plus de « temps couvert » mais de « fumées », que l’on pourrait préciser « noires »

Tandis que les nationalistes passent leur temps à exiger névrotiquement l’imposition du nom moghol de Delhi, Dehli/Dilli, les médias dénoncent régulièrement le cataclysme météorologique subi par la capitale politique de l’Inde, mais il ne faut pas croire que la situation soit plus saine ailleurs. Mumbai, qu’il y a encore quelques années, on aurait crue protégée par sa situation au bord de la mer d’Oman, est en constant pic de pollution.
Le touriste étranger aura tort de croire pouvoir échapper plus d’une quinzaine aux toux grasses et difficultés respiratoires dans des villes et sites aux noms féériques, voire à la « campagne » : l’explosion du parc automobile, la motorisation à outrance, la bétonisation, le mirage de la modernité, la non-gestion des déchets, la corruption et l’incurie des politiques s’arrangent pour que l’enfer asphyxiant gagne toute la République indienne. Le touriste est de passage, mais qu’en est-il de l’électeur de M. Modi, notamment le plus pauvre qui nuit et jour avale en permanence cet air, vicié dans une mesure qu’on ne peut se figurer dans les sociétés nanties et polluantes d’Occident ?

La catastrophe sanitaire est d’ampleur. Le paradoxe est que le petit et le moyen peuple, les non-milliardaires (bénéficiaires d’une clim non stop), grelottent à 28°, et trouvent donc que le réchauffement climatique est plutôt une bonne chose.
Plongée dans l’asphyxie ou plutôt les asphyxies indiennes, sous le règne de M. Modi.

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