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Sabri Louatah : « La paranoïa joue dans notre vie de citoyen un rôle supérieur à tout le reste »

mercredi 4 mars 2020, par Philippe Lecardonnel

Et si l’intelligence artificielle permettait les pires manipulations jusqu’à instaurer la surveillance de tous ? Sabri Louatah, l’auteur des Sauvages et de 404, se livre à une analyse glaçante de notre avenir immédiat.

I.A Inconnu de tous, Sabri Louatah s’est imposé en 2011 avec Les Sauvages (4 tomes parus depuis chez Flammarion). L’histoire d’Idder Chaouch, député PS d’origine kabyle, qui gagne l’élection présidentielle avec pour slogan « La démocratie ce n’est pas quand on est tous égaux, mais quand nous sommes tous nobles. » Sous la menace d’une fatwa, il devra braver ses ennemis de l’extérieur comme de l’intérieur. Un roman nerveux, sec, d’une énergie folle et d’une justesse sociologique époustouflante à la hauteur du talent de ce khâgneux d’alors 28 ans.
La suite, on la connait. Canal + a acheté les droits pour une série et confié l’adaptation du livre à son auteur ainsi qu’à Rebecca Zlotowski. Il planche d’ailleurs en ce moment sur la deuxième saison.
Entre-temps, Sabri a quitté Paris pour les USA et trouvé le temps d’écrire 404. Ce roman n’a pas la même puissance explosive et littéraire que son quatuor, mais il repose sur des questions brûlantes, celles qui concerne l’émergence du faux relayé à outrance par les réseaux sociaux : fake news chères à Trump, mais aussi deepfakes, ces vidéos truquées susceptibles de déstabiliser l’opinion. Sabri les appelle joliment des « mirages  », mais ces bombes technologiques à fragmentation vont réveiller en France les vieux démons identitaires confrontés au statut ethnique, racial et musulman.

En inventant un nouveau réseau social, le 404, sur lequel les vidéos sont infalsifiables, son héroïne croit naïvement protéger la population de toute manipulation et de toute désinformation. Sauf que le remède va se révéler pire que le mal. Le chaos qu’elle déclenchera sera sans commune mesure avec les désordres précédemment engendrés. Terrifiante vision d’un avenir immédiat où comme l’avait prédit Guy Debord : « Un jour le vrai ne sera plus qu’un moment du faux. » Ph.LC

« Pour être franc, je me suis toujours senti étranger partout, mais il se trouve que j’aime ça. » Sabri Louatah

Votre livre pose le problème de la confiance. Dans les images comme dans nos contemporains. Dans la vie, à qui accordez-vous votre confiance ?

Sabri Louatah : « Le problème de la confiance nous ramène à la question de la communauté. On fait confiance aux gens que l’on connaît. « Aux siens », comme on dit. C’est probablement la difficulté de me sentir appartenir à une communauté, et donc à faire confiance, qui est à l’origine de ce roman. Pourquoi je n’arrive jamais à dire nous ? Pourquoi c’est toujours moi contre le monde d’une façon ou d’une autre ? Sous le déguisement de la dystopie technologico-politique, 404 est un roman très personnel, beaucoup plus que Les Sauvages en fait. »

Tous vos personnages ont, comme vous, des racines algériennes et se sentent considérés comme des étrangers dans leur propre pays. Est-ce toujours votre cas ? Même aux USA ?

Pour être franc, je me suis toujours senti étranger partout, mais il se trouve que j’aime ça. Je dirai même que c’est un plaisir que je recherche. Depuis mon premier voyage à l’étranger, en Angleterre, lors du voyage de classe de 6e : être ailleurs, entendre une langue étrangère... La beauté d’une langue étrangère est indéfinissable. Je suis un peu xénophile ou cosmopolite. Je crois surtout aux bienfaits de la variété, dans la vie sociale comme dans la vie intellectuelle. Et je me désole du retour inexorable des sentiments patriotiques, que ce soit à Paris ou au fin fond de la Pennsylvanie.

Avant votre départ pour les États-Unis, vous m’aviez dit ne pas vouloir que vos enfants grandissent dans un pays où ils devraient se justifier perpétuellement de leurs origines.

Mon vrai pays, ma patrie, c’est la langue française. Je la transporte partout avec moi comme le violon d’un juif errant. Et je ne parle que français à mon fils, né ici en Amérique. J’attends qu’il ait deux ou trois ans avant de lui lire du Bossuet ou du Chateaubriand, mais il n’y coupera pas.

Votre livre est-il une réponse à Soumission de Houellebecq ? Ses personnages se révélaient relativement défaitistes et dociles après l’élection d’un président musulman, tandis que les vôtres se rebellent frontalement.

Sabri Louatah : " Mon vrai pays c’est la langue française."

Je n’ai pas du tout pensé à Soumission en écrivant 404, mais on m’en parle beaucoup depuis sa sortie. Au fond de Soumission, il y a ce sentiment très répandu que la France de souche, blanche et judéo-chrétienne, serait en passe de disparaître sous les assauts d’un islam politique conquérant. Une population en remplacerait une autre. C’est un cauchemar, comme 404 est un cauchemar : celui de la séparation ethnique. La différence, c’est que le cauchemar de Houellebecq ne concerne que les gens comme lui, des hommes blancs hétérosexuels qui perdent leurs privilèges et font face à une compétition accrue des femmes et des minorités ethniques ou sexuelles. Tandis que le cauchemar de 404, un pays qui se constitue au milieu du pays, concerne absolument tout le monde, tous ceux qui vivent sur ce bout de terre d’Europe de l’Ouest qu’on appelle la France et qui en partagent, de fait, le destin. A la fin de 404, une brèche s’ouvre et tout le monde va se précipiter dans le gouffre, comme les pourceaux de l’Évangile. »

Si on pouvait avoir accès aux pensées réelles des gens, on serait terrifié

L’arrivée de deepfakes (vidéos truquées) de plus en plus crédibles serait la prochaine menace pour nos sociétés. Pour autant, les gouvernants n’en rêvent-ils pas pour mieux justifier la surveillance toujours plus accrue de leurs populations ?

Dans 404, une des solutions imaginées pour lutter contre l’invasion des deepfakes est une compagnie qui surveillerait en permanence chacun d’entre nous afin de nous fournir un alibi objectif au cas où l’on serait victime d’une vidéo truquée embarrassante. Une compagnie privée ou un organisme étatique dans le cadre d’une techno-dictature...

L’autre thèse du livre voudrait que la liberté d’expression absolue mène au chaos. N’est-ce pas une vision très paranoïaque ?

Peut-être, mais 404 est très clairement un thriller paranoïaque. Si on pouvait avoir accès aux pensées réelles des gens, sans filtre, ce que finit par permettre la plateforme 404 dans le roman, on serait terrifié par la violence de ces pensées. On vit tous dans un pays mental, fait de nos sentiments les moins avouables et de perceptions fatalement incomplètes. 404 organise la rencontre entre ces différents pays mentaux qui coexistent dans une tension permanente. La paranoïa joue dans notre vie de citoyen un rôle très largement supérieur à tout le reste, probablement parce que depuis l’exode rural on vit côte à côte sans se côtoyer. »

404, Sabri Louatah, Flammarion Versilio, 356 p., 21 €.
janvier 2020.

Que lisez-vous actuellement ?

Port-Royal et Julia Cagé

« Un gros livre sur Port-Royal de Laurence Plazenet (Port-Royal, Flammarion). Je suis un peu obsédé par le jansénisme en ce moment. Et puis, dans un tout autre genre, Le Prix de la démocratie de Julia Cagé (Folio ; Fayard 2018), d’une actualité brûlante quand on voit ces milliardaires qui essaient d’acheter les élections américaines : Bloomberg, Steyer, sans compter Trump... »