Vous êtes dans Les influences > Commentaire


Envoyer un commentaire


votre commentaire
    texte
vous



François L’Yvonnet : « Vivons vieux, vivons cachés ! »

jeudi 16 avril 2020

François L’Yvonnet est professeur de philosophie et essayiste. Dernier ouvrage : François Jullien, une aventure qui a dérangé la philosophie. (Grasset).

SOCIÉTÉ. Le gouvernement français envisagerait de confiner les personnes âgées jusqu’au mois de décembre. Autant dire que le pays se prépare à devenir un gigantesque Ehpad, un Ehpad hors-les-murs, un vaste lazaret couvrant des pans entiers du territoire national. Les parqués en puissance seraient au nombre d’une quinzaine de millions. Une armée de reclus, mais pour leur bien et le plus grand bien de tous. L’asile, en somme, comme nouvel eldorado de la vieillerie. Sacrifiez-vous, vieilles ganaches, le pays a besoin de vous.
Le coronavirus aura apporté avec lui le remède miracle : se trouveront réglés les problèmes du grand âge, des places réservées dans les transports surchargés, des urgences gériatriques, de la débilité gâteuse, de la laideur des badernes. Tous à la trappe. À double tour.

Faut-il avoir la mémoire courte pour ne pas se souvenir du « Grand enfermement », si justement analysé par Michel Foucault. Au nom de la sécurité collective, de l’ordre sanitaire, de la norme, des dizaines de milliers d’indigents ont été enfermés, au milieu du XVIIe siècle, qui à Bicêtre, qui à la Salpetrière. Une vaste entreprise de régulation par l’exclusion et la réclusion. L’Hôpital général - bras armé de l’autorité royale – agissait dans l’intérêt de la collectivité, pour la prémunir des troubles provoqués par tous les improductifs, par tous les marginaux, les fous et demi-fous. Il s’agit aujourd’hui comme hier d’être efficace. De mettre en place des mesures de contrôle qui garantiront la santé publique : une âme saine dans un corps sain. S’il faut pour cela sacrifier les libertés individuelles, celles des vétérans, de restreindre leur marge d’action, de leur interdire de contempler le bleu du ciel, d’embrasser leurs amis et leurs proches, de goûter la beauté des saisons, eh bien oui, la fin justifie les moyens. Le propre du sénior – mot abominable – est d’être utile, malgré lui. Sa manière à lui de servir la nation, c’est de sacrifier sa force vitale. C’est de renoncer à vivre. De consentir seulement à survivre…

Nous forçons à peine le trait. De quel esprit borné a pu naître une hypothèse aussi obscène ?

Jean Baudrillard, sur le modèle du permis à points, avait imaginé un permis de vivre à points. Un fois ceux-ci retirés – par la sanction des jours et les oukases de l’Administration - il ne reste plus qu’à tirer sa révérence. L’État, grand protecteur, le fera pour vous. En vis-vis des maternités et des jardins d’enfants, dévolus à la vie et à la joie, à l’autre bout de la chaîne, pourrait-on dire, il y aura la casse des barbons défraîchis - mais à très grande échelle, lesquels finiront comme de vieilles bagnoles dans les recoins d’un garage.

Nous forçons à peine le trait. De quel esprit borné a pu naître une hypothèse aussi obscène ? Interdire aux personnes âgées de sortir de chez elles jusqu’à Noël, c’est-à-dire, dans 9 mois. De les reléguer, de les repousser derrière de hauts murs, de leur refuser de prendre le risque de vivre et donc de mourir. Depuis quand revient-il à l’État de décider de la mort et de la vie des individus. Serait-ce le sens caché du recours à la « guerre » pour désigner la lutte contre la pandémie ? À quand la tombe du vieillard inconnu ?
Le plus simple serait d’enfermer autoritairement tous ceux qui, par leur constitution précaire, leur fragilité, leur dénuement sont les cibles désignées de toutes les bestioles insidieuses qui, aujourd’hui et demain, répandront la terreur. Le vieux, le mal foutu, le SDF, le sans-papier… Ce qui représente, au bas mot, la moitié des Français.
Il se trouvera toujours, pour certifier l’excellence de la mesure, un expert qui sortira d’un chapeau les avis autorisés d’une commission, de l’Ordre des médecins ou de quelque autre officine supposée « compétente ».
La vie est affaire de désir, non d’ordonnance.
On peut imaginer sous les lambris d’un ministère quelconque, un conseiller non moins quelconque rattrapé par l’évidence : « Qu’apprends-je, il y a des vieux qui travaillent, des momies de 65, 70, 75, 80, 85, 90… ans qui écrivent, bricolent, peignent, sculptent, aiment, et qui dès lors sortent de chez elles pour rencontrer un éditeur, un fournisseur de papier, d’encre et de couleurs, un marchant de tournevis, d’orange ou d’estampes, qui à leur rythme gambadent par monts et par vaux et qui, parfois même, courent et volent. Pas question de tolérer pareilles anomalies qui dérogent à la bonne marche des choses. À l’asile, illico ! La soupe et le scrabble ! »

Comment, dans ses conditions, entendre le goût de vivre de ceux qui veulent jouir des derniers matins du monde ?

Car tout cela est chiffré, quantifié à l’euro près. On dresse des courbes, on produit des statistiques, comme ce grand prêtre qui, tous les soirs à heure fixe, égraine sur les écrans, d’un ton monocorde, les morts du jour. Ils n’ont pas de nom ces morts, comme en avaient un dans la presse écrite ceux qui jadis tombaient au champ d’honneur, ils ne sont qu’une quantité anonyme, donc négligeable. On additionne les décès des hôpitaux et des Ehpad. C’est la grand messe des victimes de la journée. C’est l’ode à la mort dont les médias se repaissent. Comment, dans ses conditions, entendre le goût de vivre de ceux qui veulent jouir des derniers matins du monde ?
Lorsque les pandémies successives, augmentées des inconséquences humaines, auront décimé la quasi-totalité de l’humanité, il ne restera plus, à la manière de la parabole de Borges, qu’une carte gondolée censée couvrir notre territoire, celle dressées par l’Administration de la santé publique, dont les plis hébergeront encore, peut-être, quelques clochards et autres vioques égrotant.
Les oubliés de toutes les catastrophes.