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Le 11 mai, la révolte des confinés récalcitrants

jeudi 7 mai 2020, par François L’Yvonnet

GrOgne, la chronique de François L’Yvonnet. À force d’infantilisation, on devrait connaître une nouvelle forme de régression : celle de refuser de quitter son chez-soi.

La mesure de confinement généralisé a été adoptée à la va-vite le 16 mars, avec effet le 17 à midi : du jour au lendemain les Français se sont retrouvés bouclés chez eux, avec obligation de ne sortir, pas plus d’une heure et dans un rayon d’un kilomètre, que munis d’un Ausweis, baptisé du doux nom d’« Attestation de déplacement dérogatoire ». La formule administrative aurait dû nous mettre la puce à l’oreille.
Les premiers jours ont vu fleurir toutes sortes de contrôles, de barrages improvisés, permettant à la police de vérifier les identités et les laisser-passer. Pris de court, les Français se sont résignés. Il y a bien eu quelques réfractaires, mais dans l’ensemble ils ont obéi. Comme pendant les bombardements, avant d’évaluer le danger réel, on descend aux abris. Cela fait presque deux mois que ça dure. Ponctué de divers épisodes plus ou moins dramatiques, d’alertes sanitaires, de déclarations ministérielles tonitruantes, de bourdes, de contradictions et de désaveux… La Science, en lieu et place de la Religion, a célébré chaque soir sa grand messe, avec son Grand prêtre et ses litanies. Une petite musique mortifère relayée à heure fixe par les applaudissements venus de la corbeille.
Il n’a été question que de pic épidémique, d’immunité collective, d’engorgement hospitalier, de corps sans sépulture, d’agonie, de héros anonymes « morts à l’ennemi ».
Dans le brouillard le plus total, les quidams que nous sommes, terrés dans leurs tournebrides, se sont consolés en espérant des jours meilleurs. En attendant une levée des interdictions. Un peu comme des enfants au piquet.
L’attente pourtant s’est éternisée…

On n’infantilise pas les masses en vain. La régression peut faire naître des pathologies insoupçonnées.

Alors des habitudes sont nées. Le confinement a du bon pour l’esprit routinier. Chaque journée nouvelle est l’heureuse répétition de la précédente. Il suffit de se laisser porter par la vague : faire pisser le chien à heure fixe, écouter les nouvelles, rejoindre la queue des chalands devant les magasins, pour s’approvisionner en pâtes alimentaires et en papier hygiénique - « denrées » éminemment circulaires. Faire les cent pas dans son salon. Regarder par la fenêtre le temps qu’il fait. Enfin, le train-train du confiné.

Mais un train-train qui peut aussi se dérégler. On n’infantilise pas les masses en vain. La régression peut faire naître des pathologies insoupçonnées. On peut s’attendre, eu égards aux désordres mentaux et sociaux induits par la crise, à voir surgir une nouvelle catégorie d’individus, celle des confinés récalcitrants. Ceux qui ne voudront plus sortir de chez eux. Qui resteront calfeutrés à double tour. Qui refuseront d’être libérés de leur chaîne. Une version contemporaine de la « servitude volontaire », qui porte les hommes, disait La Boétie, à se mettre eux-mêmes les fers aux pieds. À moins qu’il s’agisse d’une manifestation paroxystique de la paresse défendue, avec le talent que l’on sait, par Paul Lafargue. Servitude volontaire qui trouvera dans le cocooning sa parfaite réalisation. Paresse, devenue le mode d’être du confiné-assisté qui attendra de l’État des subsides et des protections tutélaires.

Que faire de ces millions de nouveaux « planqués » qui feront de la relégation une vertu ?

Une situation intolérable, néanmoins avantageuse en termes de maintien de l’ordre et de paix civile, risque de miner les efforts de reconstruction de l’économie nationale. Que faire de ces millions de nouveaux « planqués » qui feront de la relégation une vertu, de l’isolement une aubaine, du loisir privé leur unique horizon ?
Nous manquons de conseillers extraordinaires, de la trempe des regrettés Alphonse Allais et Pierre Dac. On peut imaginer le premier suggérant la création de « Brigades réversibles », un nouveau concept de police urbaine, chargées à la fois de surveiller les « confinés-déconfinés », afin qu’ils jouissent de leur liberté recouvrée dans des limites raisonnables, et forcer les « déconfinés-confinés » à quitter leur réduit, manu militari. À coups de pieds dans le cul, s’il le faut. Le ministre de l’Intérieur tirera un grand prestige de voir ainsi élargi le périmètre de sa casquette.

Car maintenant, il faut aller au boulot. Le travail, c’est la santé ! Le pouvoir n’abandonne pas l’impératif sanitaire, il le déplace.

Le second, Pierre Dac, esprit sagace et enlevé, n’aurait pas manqué de fournir à la nation, pour organiser le chaos, quelques règles loufoques rigoureusement approximatives. Ainsi, par exemple, pour relancer la machine, l’obligation de réserver la veille sa place dans le métro. Dix passagers par wagon, cent par rame. Une véritable révolution (le créateur de L’os à moelle aurait sans doute ajouté, qu’à choisir, autant opter pour la réservation du lendemain qui a l’avantage notable d’éviter les encombrements). Itou dans les trains de banlieue : la seule gare Saint-Lazare, l’une des plus populeuses de Paris, voit passer chaque jour 400 000 voyageurs, qu’il faudra filtrer un à un, espacés d’un mètre, on atteindra alors des files de plusieurs dizaines de kilomètres (en comptant l’épaisseur des corps). Des vendeurs à la sauvette pourront proposer des rafraîchissements. On pourrait aussi exiger du citoyen qu’il porte sur lui un podomètre « mouchard », traçage oblige, qui afficherait le nombre de pas effectués dans la journée. Gare à ceux qui auraient indûment prolongé leur sieste. Car maintenant, il faut aller au boulot. Le travail, c’est la santé ! Le pouvoir n’abandonne pas l’impératif sanitaire, il le déplace.
L’arsenal des lois et décrets s’étoffera d’arrêtés dictés par l’imagination bureaucratique. Une « Attestation de déplacement obligatoire » pourrait ainsi voir le jour. Portant le sceau de l’autorité scientifique. Avalisée par le Grand Imprécateur et son Prophète Philippulus. Ad veritatem per scientiam.
Nous ne faisons pas de la dérision notre étendard. Même si l’apostrophe appelle l’excès. Nous décrivons une situation plausible : la mise en place d’un ordre perpétuel reposant sur la réversibilité périodique des décisions (ou de leur absence), des diagnostics, des menaces et des sanctions.

Il ne s’agit pas d’incriminer benoîtement l’État comme s’il était la cause de tous nos maux. Le problème n’est pas là. La recherche des causes est toujours plus ou moins abyssale, elle occupera l’après-crise et puis rien n’est moins évident que le principe de causalité. Le philosophe Hume a écrit là-dessus des pages lumineuses. « Puisque ces mystères nous dépassent, lit-on dans Les Mariés de la Tour-Eiffel, feignons d’en être l’organisateur. » En revanche, ce qui nous importe est l’action politique ou plutôt ce qui en tient lieu. Car elle nous concerne au premier chef.

Si le virus est un ennemi, la guerre devient hygiénique. L’hygiénisme a ses lettres de bassesse.

Désigner le virus comme étant l’ennemi, et la lutte menée contre lui comme étant une guerre n’est pas seulement une erreur de vocabulaire ou une métaphore malheureuse. En confondant un agent pathogène avec l’ennemi, en réduisant conceptuellement l’un à l’autre, on libère en cascade toute une série de mesures et de justifications qui nous paraissent dangereuses. Si le virus est un ennemi, la guerre devient hygiénique. L’hygiénisme a ses lettres de bassesse. Et comme la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, c’est le pouvoir lui-même qui adopte une stratégie biopolitique. Faute de se référer à de grandes et fortes idées éprouvées par l’histoire, comme la liberté civile ou le bien commun, faute d’encourager la parole délibérante, on verse dans la gestion autoritaire des crises, dans la prophylaxie sociale. Gestion toujours confuse qui n’obéit qu’à la recherche des affections et des traitements. Qui met en avant l’expertise des spécialistes, la nouvelle Gnose. Qui surtout évacue toute contestation, ravalée au rang de syndrome persistant.