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En finir avec les rodéos de motocross dans les quartiers

dimanche 24 mai 2020

Achraf Ben Brahim est consultant en transformation digitale. Il est également l’auteur de deux essais, Encarté et L’Emprise (Lemieux Éditeur).

Achraf Ben Brahim.

SOCIÉTÉ. Sevran (Seine Saint-Denis), un samedi de mai. Je rends visite à ma mère après une longue période de confinement.
Au volant de ma clio, à hauteur de la cité des Rougemont, un bruit devenu habituel lorsque le beau temps revient, me met en alerte. Un motocross, probablement un KTM orange frôle mon rétro et le rabat, heureusement sans conséquence. Son conducteur, à peine plus âgé que moi s’excuse en arguant qu’il a raté sa manœuvre.
Évidemment sans casque, évidemment pressé de reprendre le bitume.
À quelques mètres de là, en 2014, un même motard avec la même conduite tuait un père de famille et blessait grièvement sa fille.

À l’heure où un énième accident de motocross urbain fait de nouveau un mort, fauché dans la fleur de l’âge, je pense nécessaire d’écrire ces quelques lignes, à la fois pour éclairer sur le phénomène mais aussi pour tenter de faire entendre raison à ceux qui me liront.

Autant se l’avouer, pour l’avoir expérimenté, cela crée une sensation que l’on redemande.

Contrairement à ce que l’on peut lire un peu partout, l’apparition des motocross n’est pas un phénomène nouveau. De mémoire, depuis l’âge de 10 ans, je vois chaque été des courses, des levées et des acrobaties sur les lignes droites de Sevran.
Après les clips de rap américain, les motocross sont à leur tour popularisés par les rappeurs français. Jul, l’un des plus gros vendeurs du rap français, a dédié en 2015, un morceau entier à la pratique, intitulé “ En Y”. Ce clip, mélange de figures acrobatiques et courses-poursuites est un éloge de l’adrénaline sur deux roues. En 2019, c’est le duo de rappeurs meldois DjaDja & Dinaz qui a sorti un titre intitulé « Bécane volée ».
Le jeu GTA, très populaire en France, exalte lui aussi la bécane, facile à voler dans les rues du jeu et permettant de se déplacer très vite pour accomplir les missions. Autant se l’avouer, pour l’avoir expérimenté, cela crée une sensation que l’on redemande. Au volant d’une Piwi 80, à 20 ans, j’adorais quand j’en avais l’occasion, faire quelques balades dans les rues de Sevran après avoir attendu 30 minutes que chaque camarade achève son tour.
Évidemment entre une minimoto facilement maniable et un KTM, soit un vrai motocross, il n’y a pas photo. Autant comparer une Lamborghini et une Audi. Les conséquences d’un accident ne sont pas les mêmes.

Le jeu GTA, très populaire en France, exalte lui aussi la bécane, facile à voler dans les rues du jeu et permettant de se déplacer très vite pour accomplir les missions.

Vous l’aurez compris, le premier problème à mon sens de cet attrait mortel pour les rodéos de motocross est celui de la société du spectacle qui promeut et encourage la pratique. Emblématique, la chaîne Youtube de la radio Skyrock, 4 millions de followers, a mis en ligne en 2016 une vidéo où Jul cabre un scooter sans casque avec derrière, l’un des animateurs. La prévention et sa communication ne font pas vraiment le poids devant le phénomène.
On a toujours l’impression que cela « arrive aux autres ». Il y a quelques années, quand j’exerçais mon job étudiant de chargé d’éducation, je ne manquais jamais d’aborder le sujet avec des collégiens ou des lycées. Tous regardaient les concours de vitesses, les poursuites avec la police sur les storys Snapchat.
Et à moi, le « vieux » de les mettre en garde, leur présenter les conséquences d’une manœuvre ratée, images à l’appui. Sans exagération mais sans taire les faits. Le silence venait très vite en voyant un motard handicapé à vie après une collision avec une camionnette.
Mais mon objectif était surtout de les sensibiliser aux autres nuisances, tout aussi insupportables.

Quand l’échappement du KTM vrombit, mon voisin ne peut s’empêcher de crier : « Que le diable t’emporte toi et ta moto ! »

Lorsque vous pénétrez dans le hall de mon ancien lycée, le lycée Blaise Cendrars à Sevran, figure un portrait hommage à un défunt élève. Il est mort, si j’ai bonne mémoire, en 2009, fauché sur sa moto. Sur la fresque, son visage rayonne de la joie de vivre. Mais sa vie n’est plus, et toute une famille brisée se retrouve seule depuis avec leurs questions et leur douleur.
Aux drames des rodéos, s’ajoutent des nuisances interminables : bruits d’échappement sans fin, mise en danger des enfants qui jouent à proximité, courses-poursuites avec la police… Je ne suis pas certain que les conducteurs ennivrés par la machine se rendent bien compte de l’atmosphère anxiogène, insupportable, irrespirable que fait régner cette pratique. En première ligne de ces nuisances totalement égoïstes, tous les autres habitants du quartier, en particulier les séniors.
Quand l’échappement du KTM vrombit, mon voisin ne peut s’empêcher de crier : « Que le diable t’emporte toi et ta moto ! ». Mon voisin travaille de nuit comme bagagiste à l’aéroport Charles de Gaulle, et laisse ses fenêtres ouvertes l’été à cause de la chaleur. Il est souvent réveillé en sursaut. Mais les ainés semblent totalement absents.
Une roue arrière en Piwi ou en KTM vaut-elle la prise de risque ? Mais il n’existe aucune communication publique contre ce phénomène. Prévention et discours de vérité face aux risques encourus, tels sont pourtant à mon sens les maîtres mots. La collectivité exaspérée est pourtant absente. Il semble difficile au reste de la collectivité d’admettre que l’on doit éduquer dès leur plus jeune âge, ces ados à ne pas rouler en motocross, qui plus est très souvent volé en centre-ville.
En 2016, j’ai fait témoigner par vidéo, la mère d’un jeune, mort dans des conditions similaires. Elle racontait sa hantise de croiser un motocross, le stress post-traumatique et les crises de larmes qui s’ensuivaient. Elle a fait jurer fermement aux cinq adolescents présents de ne jamais s’approcher d’une moto sans les bonnes dispositions. Alors je ne dis pas que cela marchera avec tout le monde mais ça a le mérite de faire cogiter un minimum.
Plus récemment, dans un live suivi par plusieurs milliers de personnes, deux imams, dont l’influent Abdelmonaim Boussenna, ont exhorté les jeunes spectateurs à délaisser cette pratique, à s’excuser auprès des riverains pour les nuisances et à garder leur argent plutôt que de le dilapider dans l’achat de ces engins de mort. Sous peine de voir la colère de Dieu punir celui qui « salit l’image d’un quartier, rend invivable l’espace commun aux voisins et stigmatise une communauté par son geste ».
A contrario de Jul, le rappeur Mac Tyer, aujourd’hui investi dans des actions sociales pour les jeunes d’Aubervilliers, a bien tenté de raisonner les jeunes cerveaux. Dans son morceau « Chronique d’un enfant perdu », il conte l’histoire d’un jeune désœuvré qui commence par faire des « levées de bécane chourées » dans la cité puis meurt lors d’une course-poursuite avec la police car leurs « coups de pare-choc étaient fatales »… Le morceau finit par encore « un gosse qui meurt, encore une famille qui pleure..et tu crains que l’émeute du quartier ». Le scénario est encore le même aujourd’hui. Le morceau, lui, date d’il y a plus de 13 ans.
Me concernant, au moment où j’achève ces lignes, impossible de me concentrer sur autre chose. Le bruit d’un énième rodéo KTM déchire le silence de l’après-midi…
« Si tu cabres en I, tu finiras en Y », un mauvais rap.