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Président Macron, la guerre est finie, déconfinez Paul Ricœur !

lundi 1er juin 2020, par Philippe Liger-Belair

Petites leçons de philosophie politique inquiètes sur trois mois d’une exception... qui dure.

Alors que le confinement a officiellement pris fin le 11 mai 2020, l’État a tardé à rendre au peuple la liberté qu’il avait mise en sourdine pour des raisons sanitaires. Plus que les mesures elles-mêmes qui seront levées à court terme, c’est le reflet qu’elles donnent de gouvernants devenus sourds aux demandes des citoyens qui effraye pour le long terme.

Sur les réseaux sociaux, lors des dîners amicaux ou au cours des discussions de trottoir (faute de comptoirs), les voix se sont élevées tout au long du mois de mai 2020 contre les mesures incomprises qui semblaient sortir d’un roman de Kafka où l’arbitraire gagnait sur la raison. Alors que le gouvernement avait promis une révision quotidienne de la carte de France d’abord tricolore (vert, orange, rouge) puis bicolore (vert, rouge), et que les données épidémiologiques évoluaient favorablement, l’horizon des zones dites « en tension » n’a pas évolué d’un iota pendant trois semaines. Les parcs et les forêts sont restés fermés aux familles et aux randonneurs tandis que les rues piétonnes accueillaient les consommateurs le week-end ; les enfants avaient toujours interdiction de faire des châteaux de sable sur la plage mais les écoliers pouvaient retourner dans les salles de classe ; les collégiens et les lycéens ont été priés de se garder tout seuls à la maison tandis que leurs parents reprenaient progressivement le travail et s’entassaient dans les transports en commun ; les restaurants, les cafés, les théâtres et les cinémas ont gardé porte close quand on autorisait certaines cantines scolaires à ouvrir. Et nous sommes restés passifs à ces outrances.

Un observateur attentif remarquera une évolution inquiétante symbolisée par ce déconfinement trop lent, partiel et sélectif : ce qui n’était pas autorisé est devenu soudain interdit.

J’entends les soupirs de ceux qui trouvent ces petites tracasseries bien dérisoires par rapport à l’impératif de santé publique et à l’objectif de lisser la courbe en cloche des admissions dans les services de réanimation pour permettre à notre système hospitalier de tenir. Et aujourd’hui, alors que les données font espérer la fin de l’épidémie – restons prudents – les problèmes économiques présents et à venir devraient être au cœur de mes préoccupations plutôt que la question des sorties en forêt qui, d’ailleurs, seront autorisées très prochainement.

Pourtant, un observateur attentif remarquera une évolution inquiétante symbolisée par ce déconfinement trop lent, partiel et sélectif. Alors que dans une démocratie libérale ce qui n’est pas interdit est autorisé, l’état d’exception à partir du 17 mars 2020 nous a fait basculer dans un nouveau régime où ce qui n’était pas autorisé est devenu soudain interdit. Peut-être était-ce nécessaire en « état de guerre » ; c’est devenu inacceptable en temps de paix. Le chef du gouvernement, Édouard Philippe, nous promet un retour à la normale. Les citoyens doivent rester vigilants et ne pas se laisser entraîner peu à peu vers un régime illibéral faute d’une prise de conscience de ce qui se joue. Avant de poursuivre, je précise que cette alerte se démarque de toute idée complotiste. Au contraire, il me semble que l’inconscience des gouvernants vis-à-vis de cette évolution la rend d’autant plus dangereuse. Par ailleurs, je ne récuse pas, une à une, les mesures que j’ai citées en exemple. Mais celles-ci auraient dû être prises avec plus de discernement ; et notre passivité collective face à des mesures à l’évidence exagérées – parce qu’appliquées nationalement hors de toute raison – n’augure rien de bon pour l’avenir en cas de dérive autoritaire d’un gouvernement malveillant.

Les démocraties libérales réalisent ou tentent de réaliser deux objectifs qui semblent contradictoires : l’ordre d’une part et la polycentricité d’autre part. Cette dernière caractérise les organisations sociales où de nombreux individus s’adaptent les uns aux autres sans nécessité d’une force supérieure et centralisée, par exemple l’État, qui mènerait inéluctablement au confinement (le terme saute aux yeux aujourd’hui) des subordonnés. Sans tomber dans les travers libertariens de l’exigence d’un État réduit à sa plus simple expression – la mobilisation de l’hôpital public, des services sociaux ou des fonctionnaires dans les écoles et les universités a infligé un démenti cinglant aux plus radicaux des libéraux – il faut veiller à ce que la nécessité de l’ordre ne vienne pas étouffer, sous les coups d’un État jacobin et de ministères sans contre-pouvoir, la polycentricité, c’est-à-dire la liberté.

Source image : L’Herne.

Il va falloir beaucoup de courage à Emmanuel Macron pour revenir aux sources de son grand inspirateur, le philosophe Paul Ricœur.

Pour être entendu, il peut être judicieux de faire appel à un philosophe cher au Président de la République. Peut-être parce qu’il s’est tellement intéressé au mal, à la violence, à l’oppression, Paul Ricœur est le penseur de la fragilité et, d’une certaine manière, de la confiance dans l’individu. Sa philosophie, écrit l’un de ses meilleurs connaisseurs, Pierre-Olivier Monteil [1] « préconise un État ayant le sens de ses propres limites et qui n’intervient qu’avec mesure, parce qu’il fait confiance à la liberté de chacun ». Il va falloir beaucoup de courage à Emmanuel Macron pour revenir à celui qui fut l’un de ses grands inspirateurs, et beaucoup de confiance dans ses concitoyens – dont le destin lui est en partie confié – pour abandonner cette tentation sécuritaire et hygiéniste et renverser la nouvelle tendance qui consiste à privilégier l’ordre sur la liberté.

Restons sous le patronage de ce grand philosophe pour étudier brièvement cette tension entre l’autorité politique et les libertés individuelles aujourd’hui en France. Quand Paul Ricœur énonce et décrit le «  paradoxe politique  » à propos des événements de Budapest (1956), il oppose d’une part la politique selon le bien commun et d’autre part le pouvoir selon la violence ou le mensonge. À l’évidence, notre gouvernement souhaite se situer du côté du bien commun. Mais, écrit le philosophe, il faut non seulement prendre garde au pouvoir violent et mensonger (évidemment) mais aussi à celui qui, voulant pousser la logique du bien commun trop loin, cède à la folie des grandeurs, aux égarements de la puissance et aux vertiges de la démesure et de l’orgueil. Si, à certains moments, la décision venant d’ « en haut » est nécessaire avec sa part irréductible d’arbitraire – sinon le pouvoir reste paralysé – il faut que le gouvernant reste à l’écoute du gouverné, et délibère. Il doit se rappeler que son mandat politique lui vient du citoyen qui attend de l’État qu’il protège le système des libertés. Le politique édicte des interdits et des obligations, c’est une nécessité de l’état de droit ; mais ces règles doivent exprimer les aspirations profondes des individus et elles doivent être comprises (et compréhensibles) par eux. Le respect des règles, écrit encore Paul Ricœur, tient à la conviction de leur nécessité et, j’ajoute, de leur justesse. Quand la polis issue de la Cité grecque est engloutie dans l’empire macédonien, la politique devient de plus en plus étrangère aux individus et à leur éthique personnelle, et elle s’en trouve réduite à des rapports de force, au mensonge et à la ruse. La centralisation du pouvoir en France risque de lui faire oublier les spécificités régionales et la vie locale ; et finalement l’individu, sujet moral autonome, à la fois capable et responsable. Les quais du canal Saint-Martin se couvrent de groupes inconscients ? Doit-on pour autant fermer les sentiers douaniers en Bretagne et les immenses plages de la côte Atlantique ? Un découpage administratif arbitraire décidé dans les bureaux de l’Élysée en 2014 – il a fait assez couler d’encre – inclut l’Oise dans les Hauts-de-France ? Faut-il aujourd’hui associer le destin de ce département avec celui du Pas-de-Calais et lui appliquer des contraintes identiques face au Covid-19 au prétexte qu’ils partagent Lille comme capitale régionale ?

Il existe un risque réel que l’État s’habitue à l’idée que son rôle est plus du côté de l’ordre que de celui des libertés.

Quand les interdictions sont devenues la norme et les libertés l’exception – liberté de sortir s’aérer « dans la limite d’une heure quotidienne et dans un rayon maximal d’un kilomètre autour du domicile », liberté de se déplacer « pour effectuer des achats de fournitures nécessaires à l’activité professionnelle et des achats de première nécessité » –, et quand cet état de fait se perpétue au-delà du confinement bien que de manière assouplie, il existe un risque réel que l’État s’habitue à l’idée que son rôle est plus du côté de l’ordre que de celui des libertés. Alors, la démocratie pourrait encore s’affaiblir devant ce que Pierre-Olivier Monteil nomme le « deuxième paradoxe politique » établi par Paul Ricœur où se croisent deux axes, celui de la domination politique et celui du « vouloir vivre ensemble ». Quelle raison pour les citoyens de continuer d’accepter une société où la domination politique établit des murs entre eux et tend à les empêcher de jouir de la plus simple des libertés d’aller et venir en dehors des actes de production, des actes marchands ou des déplacements sanitaires ? Puisqu’un paradoxe, selon Ricoeur [2], est « une situation de pensée où deux thèses adverses opposent une résistance égale à la réfutation et, en conséquence, demandent à être préservées ensemble ou abandonnées ensemble » (je souligne), quel sens y aurait-il à vouloir préserver notre vie au mépris de notre liberté ? La voie vers laquelle tend notre système politique, trop centralisé, méprisant trop souvent l’échelle des régions et des corps intermédiaires, n’est pas celle de la résolution de ce paradoxe.

Montesquieu écrivait dans l’Esprit des lois : « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». Il faut mettre en garde nos hommes et nos femmes politiques contre ce risque, et alerter les citoyens en soulignant que notre démocratie libérale n’est pas éternelle et qu’elle peut être balayée comme l’a illustré tragiquement le XXe siècle. Même par des gouvernants inconscients de l’histoire qu’ils écrivent.

Philippe Liger-Belair est directeur de la Formation continue et maître de conférences en sociologie à Sciences po Lille.

[1 Macron par Ricœur, Le philosophe et le politique , Pierre-Olivier Monteil, Lemieux éditeur (2017). La lecture de la philosophie de Paul Ricœur dans le présent article doit beaucoup à cet ouvrage intéressant

[2 Le Juste II, Paul Ricœur, éd. Esprit, 2001, p.27.