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« Génération Ocasio-Cortez » : Les astéroïdes de la gauche radicale américaine

mercredi 5 août 2020, par Emmanuel Lemieux

À quelques mois de l’élection présidentielle, quelle influence politique a cette nouvelle génération de militants activistes de la gauche américaine dont la figure emblématique est la jeune élue du Congrès Alexandria Ocasio-Cortez ? Mathieu Magnaudeix, journaliste français, vient de publier une bonne enquête de terrain (La Découverte). Note de lecture et entretien.

ÉTATS-UNIS. Alors, « Êtes vous prêt pour la révolution ? » a l’habitude de dire la jeune parlementaire Alexandria Ocasio-Cortez, égérie de tag radical pour les uns, idiote utile du trumpisme pour les autres. L’accélérateur de mégafeu politique qu’est Donald Trump aura fait surgir durant son premier mandat, une riposte multiple et inventive d’associations et de mouvements. Cette réaction ébulitionnaire en attendant la révolution existait avant son élection, mais elle s’est affirmée face au building réactionnaire. C’est dans cette Amérique-là, mal connue, des 20-30 ans qui découvrent l’action politique à gauche, que Mathieu Magnaudeix a plongé et nous entraîne volontiers. Sa belle enquête croque une galerie de portraits avec précision et entrain. Certes, plus sage qu’une ballade gonzo (on est quand même chez Mediapart et son vernis U de sciences sociales, pas chez les fous-furieux de la planète Thompson), son voyage à la recherche de ces nouveaux activistes qui préfèrent se définir eux mêmes comme « organizers  », n’en a pas moins le mérite de montrer une diversité qui résiste aux conclusions toutes faites. L’enquête restitue très bien ce caractère impressionniste de mille petites batailles locales, qui se soucient assez peu des circonvolutions et des raisonnements de la grande politique nationale (Seul Bernie Sanders les aura électrisés). « Nous sommes dans un moment de mouvements  » lui résume en 2019, Frances Fox Piven, universitaire octogénaire, avertie du bouillon de culture.

MATHIEU MAGNAUDEIX. Journaliste à Mediapart, chargé des affaires américaines, auteur de l’enquête Génération Ocasio-Cortez. Les nouveaux activistes américains (La Découverte), 288 p., 19€. Publication : mars 2020.

L’enquêteur veut y voir aussi une puissance en devenir : « Collectivement, ils dessinent la possibilité, à plus ou moins long terme, d’une politique enfin tournée vers les working classes, multiraciale et intersectionnelle. »

Le récit documenté nous permet de mieux saisir une culture commune de la mobilisation qui plonge ses racines dans les années 1930. Caractères individualistes, destins accidentés, bricoleurs politiques géniaux, naïfs ou raides righteous fews (« quelques justes »), la « génération AOC » est fragmentée et n’a de générationnel que la coïncidence de leurs actions. Mathieu Magnaudeix veut y voir aussi une puissance en devenir : « Collectivement, ils dessinent la possibilité, à plus ou moins long terme, d’une politique enfin tournée vers les working classes, multiraciale et intersectionnelle : cette idée née au sein du féminisme noir américain selon laquelle les combats liés à la justice sociale, la classe, la race, le sexisme et l’homophobie vont de pair.  »

Le journaliste est en empathie totale, une règle du jeu qu’il annonce dès le départ et qui ne nuit pas à la lecture – même si une enquête sur les jeunes activistes du camp d’en face reste à faire. C’est pour cela que les petits cailloux dans la chaussure sont rapidement évacués. Telles les critiques affûtées d’un intellectuel démocrate comme Mark Lilla envers cette « gauche identitaire » (Stock) à tendance hyperfragmentaire, racialiste et narcissique, et que ses jeunes adversaires renvoient aux mesquineries d’une lutte classique des classes (d’âge) et des places (dans la visibilité publique). ELx

Entretien avec Mathieu Magnaudeix : « Ces mouvements veulent aller à la racine des problèmes »

Comment avez-vous enquêté sur cette nouvelle génération d’activistes que vous qualifiez de « Génération Ocasio-Cortez », quelles ont été vos principales difficultés d’enquête et vos choix narratifs ?

MATHIEU MAGNAUDEIX : « L’envie de raconter les histoires de ces (souvent) jeunes organizers états-unien est née de deux étonnements : 1/comment font-ils pour garder l’espoir et la force de mener des batailles dans l’Amérique de Trump, alors que leur génération a connu toutes les crises et s’engage d’un futur incertain, hanté par les inégalités et la crise climatique ? 2/le décalage entre le bouillonnement politique que j’ai pu observer depuis mon arrivée aux États-Unis après l’élection de Donald Trump et les impasses de la gauche française, que j’ai pu constater en tant que journaliste politique en France.

Le choix narratif s’est vite imposé : partir de cet étonnement et mener le lecteur à la rencontre de ces personnages, de leurs histoires et de leurs parcours. Une façon de rendre justice à la complexité de leurs combats, peu documentée en France, parfois caricaturée. Le livre commence donc par des portraits, se poursuit par le récit du réveil de la gauche aux États-Unis depuis cinq ans — mouvement en réalité amorcé avec Occupy Wall Street il y a près d’une décennie.
Il retrace ensuite l’histoire méconnue de l’organizing aux États-Unis, et livre ensuite les soubassements culturels et intellectuels de ces mouvements qui, s’ils luttent pour des causes diverses, reconnaissent toutes la nécessité de l’inclusion et de l’intersectionnalité, non pas par « politiquement correct » comme on l’affirme souvent ici, mais bien parce qu’ils sont traversés d’une certitude : les mouvements doivent aller à la racine des problèmes, et formuler des propositions pour s’attaquer frontalement aux oppressions liées à la classe, à la race et au genre. Ce réveil décrit dans le livre est accrédité par la mobilisation en cours contre le racisme et les violences policières après la mort de George Floyd, qui pourrait bien être, selon plusieurs experts, le plus grand mouvement social ayant jamais eu lieu aux États-Unis.

Il reste 80% de l’entretien à lire dans Le Caoua des idées n°3-4.

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