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Antichrist, qui a vu la Bête ?

vendredi 25 septembre 2020, par Joël Schnapp

L’historien Joël Schnapp traque les indices et les traces culturelles de l’Apocalypse dans la vie quotidienne au XXIe siècle. Où est l’Antichrist ?

HISTOIRE. « Le Temps est-il venu ? L’Antichrist est-il déjà parmi nous ? Serons-nous soumis au pouvoir de la Bête ?  » Ces questions lancinantes travaillent l’imaginaire de chaque génération de Chrétiens depuis la Venue du Christ. L’attente de la fin est en effet un élément central de la doctrine chrétienne et il suffit de de se pencher sur les prédications du Christ, telles qu’elles nous sont rapportées par les Évangiles, pour en mesurer toute leur puissance eschatologique. Au début du Ve siècle, Saint Augustin chercha à placer sous l’éteignoir les attentes apocalyptiques. L’empire romain était désormais chrétien et le bouillonnement eschatologique lui semblait dangereux. Il s’appuya notamment sur l’Évangile selon Matthieu, où l’on peut lire, dans un passage connu comme « la petite apocalypse » :
« Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne le sait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul ».
Cependant, en dépit du prestige et de l’autorité de l’évêque d’Hippone, les attentes eschatologiques perdurèrent et, tout au long du Moyen Age, et jusqu’à l’époque moderne, les scénarios de Fin du Monde connurent de nombreux ajouts et de multiples développements. Au cœur des narrations apocalyptiques hautes en couleur, qui apparurent d’abord dans l’empire byzantin puis se répandirent dans l’ensemble du monde chrétien, un personnage mystérieux, l’Antichrist, se taille un rôle central.

L’Antichrist est un personnage d’autant plus fascinant qu’il n’y a pas, dans le christianisme, de dogme le concernant.

Sans doute est-il nécessaire, avant d’évoquer la figure de l’Ennemi ultime de rappeler un élément philologique. En français, les deux graphies Antichrist et Antéchrist sont autorisées. La seconde est plus répandue que la première. On en trouve de multiples exemples, comme sous la plume d’un des plus grands chantres de la langue française, Georges Brassens, qui écrivit une chanson (posthume) intitulée l’Antéchrist (magnifiquement interprétée par Maxime Le Forestier. Pour autant, le bon maître me le pardonne, le spécialiste d’eschatologie préfère utiliser le terme d’Antichrist puisqu’il a en tête l’explication d’Isidore de Séville, auteur du VIIe siècle. Ce dernier, dans ses Étymologies écrivait en effet :
« L’Antichrist porte ce nom parce qu’il doit venir contre le Christ. On ne dit pas Antéchrist, comme le comprennent certains simplets, parce qu’il doit venir avant le Christ, c’est-à-dire que le Christ viendra après lui. Ce n’est vraiment pas là la raison ; au contraire, on dit en grec Antichrist, ce qui donne en latin contraire au Christ. En effet, ἀντί en grec signifie ‘contre’ en latin  » .
Au-delà de l’étymologie, l’Antichrist est un personnage d’autant plus fascinant qu’il n’y a pas, dans le christianisme, de dogme le concernant. En effet, si les débats sur la (double) nature du Christ furent définitivement clos lors du concile de Nicée en 325, il n’en est rien en ce qui concerne son futur adversaire. A la manière des mythes antiques, les narrations qui le concernent sont changeantes et évoluent considérablement d’un auteur à l’autre. La théologie de l’Antichrist est profondément divergente, sans intervention véritable des autorités ecclésiastiques pour imposer un récit officiel.
Pour tenter de résumer les principaux aspects du mythe, on rappellera tout d’abord que l’idée d’un jour de colère, appelé également jour du Seigneur, qui marquerait la fin des temps, est déjà présente dans l’Ancien Testament, chez Isaïe, Malachie ou Ezéchiel. Ce dernier introduit l’idée d’un Ennemi Ultime : il s’agit de Gog, roi de Magog, qui doit envahir Israël lors du Jour du Seigneur. Par l’intermédiaire du prophète, le Seigneur s’adresse à lui longuement aux chapitres 38 et 39 : il décrit alors les terribles dévastations que ce roi du Nord provoquera, annonce sa mort en Israël et la destruction de Magog par le feu du ciel. Cette victoire finale permettra au monde de connaître la véritable puissance de Yahvé.

Le thème de l’Ennemi Ultime est repris par la suite dans le dernier livre de l’Ancien Testament, celui de Daniel. La prophétie ne mentionne pas Gog, roi de Magog, mais développe, parmi d’autres prophéties, une idée qui aura une très grande influence, celle de l’abomination de la désolation. Selon Daniel, un terrible tyran doit apparaître à la fin des Temps. Animé par la haine de l’Alliance Sainte, il disposera d’une puissance extraordinaire qui lui permettra de vaincre ses ennemis et d’installer l’abomination de la désolation, dans le « sanctuaire-citadelle  ». Les termes de la prophétie sont volontairement vagues et laissent ouverts les champs de l’interprétation mais l’idée d’un Ennemi Ultime de l’humanité, qui s’opposerait aux croyants tant sur le plan politique que religieux, trouve là un puissant appui.

Le Christ le tuera du « souffle de sa bouche »

Si l’on se penche maintenant sur les Évangiles, on sera sans doute surpris par leur imprécision. La légende de l’Ennemi Ultime connait indéniablement une réelle évolution : les Évangiles synoptiques lui réservent désormais le terme d’abomination de la désolation et dénoncent l’apparition de faux-prophètes. Deux textes du Nouveau Testament sont surtout décisifs : la Deuxième Épitre aux Thessaloniciens et surtout l’Apocalypse. Dans la Deuxième Épitre en effet, est mentionné un « homme impie, un être perdu  », qui s’en prendra au temple de Dieu et saura utiliser toute la puissance maléfique du Diable. Il ne sera vaincu que par l’intervention directe du Christ, qui le tuera du « souffle de sa bouche ».

Jean annonce à la fois un et plusieurs Antichrist.

Dans l’Apocalypse, qui s’appuie fortement sur Daniel, on voit apparaître deux Bêtes au chapitre 13 : l’une monte de la mer, une hydre à sept têtes et dix cornes, l’autre monte de la terre, et porte deux cornes comme un agneau mais parle comme un dragon ; elle marque en outre ses adeptes du signe 666. La première Bête dispose d’un pouvoir terrestre immense, la seconde est au service de la première et semble correspondre aux descriptions des faux-prophètes décrits dans les Évangiles et la Deuxième Épitre aux Thessaloniciens. Ces deux Bêtes concilient deux traditions, celle du tyran et celle du faux-prophète. Le problème vient de ce que le terme d’Antichrist n’apparaît ni dans la Deuxième Épitres aux Thessaloniciens ni dans L’Apocalypse. En effet, les uniques mentions de l’Ennemi ultime se trouvent dans les Épitres de Jean, notamment dans ce passage :
« Petits enfants, voici venue la dernière heure. Vous avez ouï dire que l’Antichrist doit venir ; et déjà maintenant beaucoup d’Antichrist sont survenus : à quoi nous reconnaissons que la dernière heure est là  ».
On est frappé par l’ambiguïté du texte : Jean annonce à la fois un et plusieurs Antichrist. En outre, c’est la présence de l’Antichrist ou des Antichrist qui permettrait de comprendre la proximité immédiate de la Fin du Monde. Mais s’il y en a plusieurs, comment être certain ? En dépit des quelques indications des Écritures, diverses pistes d’interprétations restent donc ouvertes.
Ce n’est finalement qu’au Moyen-Age que la légende de l’Antichrist va prendre corps. Entrer dans les détails serait bien trop long mais on doit garder en tête deux références incontournables. Il s’agit d’une part de la Lettre sur l’Antichrist, d’Adson. Ecrite au Xe siècle, par l’écolâtre du monastère de Montiers en Der, en réponse à une question de la reine de France, Gerberge de Saxe, cette lettre est l’un des textes les plus lus au Moyen Age sur le sujet. Elle prend la forme d’une hagiographie inversée. De manière sans doute trop concise, on retient que l’Antichrist naîtra à Babylone. Son père sera le diable et lui-même sera juif. Il sera élevé par des mages et des enchanteurs entre Bethsaida et Corozaim (en Galilée). Puis il se rendra à Jérusalem, persécutera ceux qui ne croiront pas en lui et fera reconstruire le Temple. Peu à peu, les rois du monde se joindront à lui et il produira de si nombreux (faux) miracles que les gens se demanderont s’il n’est pas le Christ. Cependant, Adson précise que le temps n’est pas encore venu et que ce n’est que lorsque qu’un Dernier Empereur, un roi de France, aura déposé sa couronne sur le Mont des Oliviers que l’Antichrist se manifestera. Alors, commencera le règne de l’Antichrist, marqué par d’abominables tribulations et de terribles persécutions. Après un certain temps, Dieu interviendra directement et on ne sait pas bien qui du Christ ou de Saint-Michel abattra le tyran. Le Jugement Dernier sera à ce moment très proche.

Ce n’est pas un seul Antichrist qu’il faut attendre mais sept !

Autre référence incontournable, Joachim de Flore, un ecclésiastique qui vécut en Calabre durant la deuxième moitié du XIIe siècle (mort en 1204). Sa théologie des trois âges (status) renouvelle considérablement l’eschatologie chrétienne et apporte de nouvelles perspectives sur la question de l’Antichrist. Pour l’abbé calabrais, en effet, ce n’est pas un seul Antichrist qu’il faut attendre mais sept ! Il s’agit de personnages historiques parfaitement identifiables : sept persécuteurs de l’Église qui correspondent aux sept têtes de la Bête, parmi lesquels on trouve Néron et Mahomet. On attend encore les deux derniers de cette liste. Mais le pire reste à venir puisque, après la venue de tous ces sinistres personnages, il faudra s’attendre à l’apparition d’un Antichrist final, à savoir Gog. On ne trouve plus chez Joachim de Flore de référence au judaïsme comme chez Adson. L’avenir est ouvert, et l’ecclésiastique calabrais semble bien plus préoccupé, en cette période de croisades, par l’islam. Si sa théologie n’est cependant pas d’une grande stabilité (il se contredit à plusieurs reprises d’un ouvrage à l’autre), son influence est essentielle et inspire considérablement les intellectuels de la fin du Moyen Age.

Après Joachim de Flore, le personnage de l’Antichrist connaîtra encore de nombreuses évolutions : la chute de Constantinople en 1453 marque un véritable tournant et induit de multiples interprétations qui établissent un lien direct entre islam et apocalypse et identifient le Grand Turc en tant qu’Antichrist, qu’il s’agisse d’abord de Mehmet II ou de Soliman 1er. Ces traditions vont perdurer longtemps et laissent sans doute des traces indélébiles dans les perceptions actuelles de l’islam. A l’époque moderne, la question de l’Antichrist semble moins prégnante mais continue de susciter bon nombre de polémiques. Certains théologiens anglais du XIXe siècle par exemple voyaient en Napoléon l’Ennemi Ultime annoncé par les Ecritures.

En dépit de la déchristianisation croissante des sociétés contemporaines, le mythe de l’Antichrist est si puissant qu’aujourd’hui encore, ils sont nombreux à y faire référence, de manière plus ou moins explicite, comme on pourra le voir dans un prochain article.

Dans la même série, lire sur le site, Vous reprendrez bien un peu d’apocalypse ?