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Christian Robert, l’éditeur « ultra-lointain »

mardi 3 novembre 2020, par Emmanuel Lemieux

Victor Segalen évoquait la littérature « ultra-lointaine ». L’éditeur polynésien Christian Robert pousse cette ambition depuis trente ans. Entretien-anniversaire.

L’INFLUENCEUR. 2020 aura été une année étrange, sombre et chaotique. La pandémie a même frappé la Polynésie, et mis les habitants de Pape’ete sous couvre-feu. Mais les éditions Au vent des îles ont le sens de l’évasion. Avec un catalogue de ce que Victor Segalen appelait la « littérature ultra-lointaine », l’éditeur polynésien Christian Robert mène les destinées d’un projet océanique qui fête, malgré tout, ses trente ans.

Qu’est ce qui vous a poussé à devenir un éditeur « ultra-lointain », et quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez ?

CHRISTIAN ROBERT : « Je suis arrivé à l’édition par l’imprimerie, le papier et l’encre. Il se trouve que cela se passait en Polynésie française et que donc, tout à fait naturellement, je suis devenu un éditeur ultra-lointain. Nous avons publié des auteurs ultra-lointains francophones dans un premier temps, de Polynésie française et de Nouvelle-Calédonie, puis des anglophones. L’anglais est la langue très largement majoritaire dans le Pacifique Sud, plusieurs dizaines de millions de locuteurs contre six à sept cent mille francophones. Nous avons donc mis en place un ambitieux programme de traduction de textes océaniens écrits en anglais, issus de Nouvelle-Zélande, d’Australie des Samoa, du Tonga, de Papouasie-Nouvelle-Guinée, de Fidji… On constate que ce choix était nécessaire, c’est sans doute ce qui nous a porté et maintenu en vie. Ce sentiment, d’abord intuitif, a trouvé sa raison d’être. Il est aujourd’hui partagé et soutenu par les écrivains océaniens.

L’éditeur Christian Robert : " Depuis quelques dizaines d’années, effectivement, les gens d’ici ont commencé à prendre la plume."

La diffusion de nos publications dans notre région revêt une importance première, nous distribuons nos titres dans le Pacifique, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française, mais aussi en France, par notre diffuseur, Harmonia Mundi livre. Nous avons donc mis en place des process d’acheminement vers les points de distribution, qui nous permettent d’ailleurs de faire partie des très rares éditeurs à pratiquer le prix unique sur tous les lieux où nous sommes distribués. Un livre Au vent des îles est vendu au même prix à Tahiti, à Nouméa, à Montpellier, à Chartres ou sur Internet. Nous n’avons donc pas de difficultés de distribution liées à l’ultra-éloignement !
Pour autant, nous souffrons un peu de la distance dans nos rapports au réseau, et aux médias, la distance impacte également les coûts des tournées d’auteurs, des déplacements sur les salons, etc. Transporter un auteur de Papouasie-Nouvelle-Guinée, n’a pas le même coût qu’un aller-retour Strasbourg Paris en TGV.
Mais nous cherchons des solutions pour diminuer ces charges, et globalement, nous n’avons pas plus de problèmes que les autres structures d‘édition de notre taille (catalogue de 230 titres) basées en France.

En trente ans, il semble qu’il y ait eu une éclosion d’écrivains et d’auteurs
océaniens de langue francophone, comment l’expliquez-vous ?

Ce constat est plus visible en Nouvelle-Calédonie qu’en Polynésie — en tout cas pour nous au niveau des manuscrits reçus — et je ne saurai l’expliquer. Je pense que, comme partout il y a éclosion, explosion d’écrivains et d’auteurs. Le Pacifique n’échappe pas à cette tendance. Par ailleurs, il faut aussi noter que de nombreuses petites structures éditoriales voient le jour, à compte d’auteur très souvent. Là encore, c‘est une réalité qui dépasse de loin nos territoires. Il faut également prendre en compte le fait que la littérature océanienne est relativement jeune. Au mieux, soixante-dix ans. Pendant plus de deux siècles, l’Europe et les Amériques ont fourni les éditeurs en textes de nos régions, avec de belles pages, Melville, Segalen… d’autres moins heureuses. Mais depuis quelques dizaines d’années, effectivement, les gens d’ici ont commencé à prendre la plume. Peut-être enfin que le travail d’Au vent des îles a stimulé la production littéraire.

Patricia Grace, écrivaine irlando-maorie, est l’une des signatures emblématiques d’Au vent des îles.

Quels est l’auteur ou l’autrice la plus emblématique de votre catalogue ?

Question difficile, tous les auteurs sont importants et emblématiques à l’aune du Pacifique, je pourrais en citer plusieurs, de tous les pays d’Océanie, et ils seraient tous, en leur île, des emblèmes, des porte-drapeaux.
Pour autant, si je suis, sous la menace, contraint d’en citer un, je dirais une, Patricia Grace, écrivaine maorie, lauréate du prix Neustadt en 2008. Nous avons publié huit titres de cette autrice au fil de notre histoire, et un neuvième sortira en 2021.

Quels sont les 3 livres best-sellers de votre catalogue, et comprenez-vous pourquoi ?

L’Arbre à pain de Célestine Hitiura Vaite, Pina de Titaua Peu et L’île des rêves écrasés de Chantal Spitz, toutes les trois autrices de Tahiti. Pourquoi ? Sans doute parce que ce sont de bons livres ! Et aussi parce que ces textes, quoi qu’enracinés à Tahiti, touchent à l’universel.
La trilogie de L’Arbre à pain, Frangipanier et Tiare de Célestine, fresque animée d’une famille tahitienne et de sa vie de quartier aux abords de Pape’ete est une saga amusante autant qu’émouvante qui croque, non sans profondeur, une certaine Polynésie vue des quartiers populaires, avec affection, verve et légèreté.

Chantal Spitz, la première romancière polynésienne à l’univers social tranchant.

Pina, livre « coup-de-poing » qui dit les misères contemporaines à Tahiti, dans lequel Titaua Peu brosse le portrait d’une Polynésie déchirée, où deux mondes parallèles se côtoient sans se voir. Tahiti, île des différences qui séparent. Ce titre a obtenu le prix Eugène Dabit, en 2018.
L’île des rêves écrasés lors de sa première publication en 1991 avait suscité de nombreuses réactions dans la société tahitienne, allant des félicitations les plus élogieuses aux condamnations les plus frénétiques. La violence des attaques avait été à la mesure des désordres que la lecture de ce roman a provoqués à une époque où le conformisme tenait lieu de pensée. Ce titre a depuis été réédité de nombreuses fois.

Vous devez quitter votre île, quels sont les 3 livres que vous emportez avec vous ?
Le Seigneur des anneaux de JRR Tolkien en version originale, Au dessus du volcan de Malcom Lowry et Le Garçon de Marcus Malte. »

Sur le site, lire également Louis-José Barbançon rouvre le bagne calédonien, un livre d’histoire impressionnant de 1 100 pages, édité par Au Vent des îles.