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Didier Combeau : « La société américaine est moins violente mais plus polarisée politiquement »

samedi 7 novembre 2020, par Emmanuel Lemieux

CRASH-TEST. Un essai à l’épreuve de l’actualité : Être Américain aujourd’hui, de Didier Combeau (Gallimard) publié en mai dernier.

Didier Combeau, américaniste et essayiste. ©Gallimard.

Au moment où nous réalisons cet entretien, nous ignorons qui sera élu Président des Etats-Unis. Comment être américain aujourd’hui ?

DC : « Si Joe Biden est élu, il faudra quand même étudier la marge de manœuvre politique dont il va disposer. Si c’était Trump, il se lâcherait sans doute un peu plus encore, étant donné qu’il s’agirait de son deuxième et dernier mandat. Pour son premier, son style brutal et tonitruant d’exercice du pouvoir aura inquiété même la gauche sur la présidentialisation, alors que celle-ci était plutôt considérée comme un vecteur du progressisme et d’efficacité du gouvernement fédéral. Une certitude : Le président des États-Unis de 2020 va se retrouver devant des fractures nombreuses et importantes du pays, comme rarement constatées. Seconde certitude : il sera élu avec un faible écart entre les deux candidats. Ce score serré démontre qu’il s’agit bien d’une démocratie : il n’y a pas de plébiscite trumpien, mais pas de vague bleue non plus. Ce qui induira la question de la légitimité du nouveau président. C’est d’ailleurs une question lancinante de la politique américaine, mais elle atteint ici un point d’incandescence. Dans le système électoral américain, le perdant accepte la défaite. Or, Donald Trump que les démocrates ont estimé illégitime lors de sa première élection parce que ayant totalisé un petit score estime à son tour que Biden le serait tout autant avec un supposé trucage des votes. Le procès en illégitimité inaugure la première fracture manifeste du mandat entre deux camps.

Les séquences électorales ravivent cet imaginaire américain : être autorisé à porter une arme c’est octroyer une parcelle de pouvoir au citoyen.


Il semblerait que les Américains aient acheté beaucoup d’armes à feu avant les éléctions. Vous qui êtes un spécialiste, comment expliquez-vous cette fièvre ?

En effet, qu’ils soient républicains ou démocrates, il semblerait que de nombreux Américains aient acheté en masse des armes à feu. Il y a sans doute de l’inquiétude, la peur du chaos. Mais ce genre de pic est assez courant avant une élection car les consommateurs redoutent de nouvelles réglementations sur les armes. Les séquences électorales ravivent cet imaginaire américain : être autorisé à porter une arme c’est octroyer une parcelle de pouvoir au citoyen. Il peut se dresser contre un gouvernement qu’il estime tyrannique et il a le droit de se constituer en groupe armé d’auto-défense. Un droit qui concerne tout américain puisqu’on voit apparaître des milices afro-américaines. Tout un symbole : la carte d’identité n’existant pas aux États-Unis, pour voter on peut présenter son permis de port d’arme.

Une violence nouvelle me paraît beaucoup plus inquiétante : on peut dire que la trumpisation des mœurs politiques avait précédé Trump.

Être américain en 2020 ça signifie être plus inquiet que jamais ?
L’inquiétude a toujours été prégnante, l’Amérique est le fer de lance de l’optimisme mais elle est aussi une grosse productrice de films-catastrophes... Il faut quand même constater que la société américaine est beaucoup moins violente comparativement aux années soixante. Les taux d’homicides y avaient augmenté jusqu’à la moitié des années quatre-vingt-dix. En 2020, sur ce type de criminalité, les États-Unis sont retombés désormais au niveau des années cinquante.
Le mouvement Black Lives Matter a relancé la question du fléau des bavures policières, même si les techniques de maintien de l’ordre se sont quand même globalement améliorées par rapport aux décennies très violentes de l’Amérique. Le rôle de surveillance de ces mêmes départements de police par les réseaux sociaux pèse fortement, tout est filmé et diffusable sur n’importe quel écran et à n’importe quel moment. La presse, également, décompte méthodiquement les homicides occasionnés par la police, comme le Washington post ou le Gardian et produit son effet : Jusqu’en 2015, c’était le FBI qui recensait ce genre de crime, mais police fédérale, elle n’obtenait rien des polices locales, la presse, elle, est devenue un outil fiable de contrôle, et a fait ressortir un gros millier de personnes tuées par la police chaque année au lieu des 400-500 estimées par le FBI.
Mais en revanche, une violence nouvelle me paraît beaucoup plus inquiétante : on peut dire que la trumpisation des mœurs politiques avait précédé Trump. La polarisation politique est de plus en plus affective et radicale. Les standards du républicain et du démocrate moyens sont basés désormais non plus sur l’adversité, mais sur une véritable répulsion de l’autre. Ces fractures politiques-là me paraissent les plus risquées du prochain mandat. »

AMÉRICANITÉ.
Chercheur associé à l’Institut des Amériques (CNRS/Sorbonne), spécialiste de la politique américaine mais aussi des questions de sécurité, l’essayiste Didier Combeau s’est exercé dans Être américain aujourd’hui aux portraits de groupe de ce pays dans ce premier quart de siècle. Clair, précis et souvent surprenant, on suit son road movie d’idées dans un pays connu pour son soft power attractif, mais aussi travaillé par ses laboratoires politiques de « radicalités préoccupantes et de polarisations alarmantes ». Frontières, races, discriminations et identité, #MeToo, pouvoirs mal ajustés : le lecteur comprend mieux la surchauffe actuelle de la vie politique. Sans basculer dans le spectre de la guerre civile, l’américanité mythifiée semble en panne sérieuse d’un récit commun. Pour la postface, il va falloir patienter les quatre années du prochain mandat.
E.LX
Être américain aujourd’hui. Les enjeux d’une élection présidentielle, Didier Combeau, Gallimard-Le Débat, 282 p., 20 €. Paru mai 2020.

Entretien publié en exclusivité dans Le Caoua des idées (n°14), la lettre de l’actualité intellectuelle filtrée pour vous. Paraît tous les vendredis. 8 pages PDF. 1,50€ l’ex ou abonnement sur https://caoua.lesinfluences.fr