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Philippe Dana bien dans ses toons

lundi 16 novembre 2020, par Denis Parent

À l’occasion du 80e anniversaire de Bugs Bunny, l’ancien animateur de Ça Cartoon sur Canal+ revisite son terrain de jeux.

L’INFLUENCEUR. Philippe Dana c’est un peu le docteur Livingstone. Il a exploré le vierge territoire des toons et un jour, est tombé sur Bugs Bunny : what’s up doc ? À partir de là il est devenu leur ambassadeur. Tous les jeunes adultes vous le confirmeront. C’est cette belle histoire qu’il relate, dans un livre qui ne compile pas ses mémoires, mais ses douces nostalgies.
Pour qui donc fut-il envoyé en mission ? Pour Canal Plus, embarqué qu’il était dans la caravane de cette nouvelle chaine de télé, à une époque lointaine : 1986 après Jésus-Christ. C’étaient des rigolos les patrons, Pierre Lescure et Alain de Greef. Des américanoïaques, collectionneurs de pop culture. Ils n’étaient jamais revenus de Tex Avery, d’Elvis, des flippers, des drive in’ et des juke-box. Dans le niais paysage des médias où l’on tenait les enfants pour des affligés mentaux, ils décidèrent de valoriser les cartoons légendaires au travers d’une émission baroque et burlesque avec un jeune homme curieux comme animateur.

Toutes celles et tous ceux qui furent enfants dans les années 80/90 s’en souviennent : Ça cartoon fut, à l’école de la vie, une matière principale, celle qui leur a appris l’humour, le décalage, la folie, et aussi la bienveillance. Le docteur Philippe y était pour beaucoup qui dialoguait avec les toons avec considération, politesse, et se tordait la bouche pour ne pas rire. Il était journaliste aussi, une sorte de Tintin, qui savait tout de Fritz Freleng, Chuck Jones, Frank Tashlin, Tex Avery et tous les grands animateurs de Warner et d’ailleurs. Et puis il avait pas une tête d’adulte Dana. On aurait dit un grand frère marrant qui en savait long sur tout. Il fut tout simplement la star des enfants.

Prétextant un séjour approfondi en Burleskistan, il raconte le destin des hommes derrière les images

L’émission a duré 24 ans, le temps d’élever trois générations de galopins, et a non seulement montré les cartoons mais en fait la pédagogie. Gamins et gamines en apprenait long sur les Looney Tunes et les Merrie Mélodies, noms génériques des dessins animés du studio Warner. Dans son livre, Philippe Dana revient sur cette épopée et, prétextant un séjour approfondi en Burleskistan, raconte le destin des hommes derrière les images. On en apprend long sur Bugs, Daffy, Porky, Pépé le putois, le coyote et tous leurs copains, comment ils sont nés, de qui et quel furent leurs popularité.
C’est ainsi qu’on revient sur Betty Boop dont on apprend qu’elle était ashkénaze et votait Roosevelt ; que -alors que l’on fête cette année son 80ème anniversaire- on ne sait pas qui sont vraiment les parents de Bugs Bunny (mais que le « what’s up doc ? » et la désinvolture narquoise sont du pur Avery) ; que Pépé le putois est un grand séducteur, parlant avec l’accent français de Charles Boyer, French lover du cinéma américain ; qu’un seul acteur, quasiment, prêtait ses « mille voix » géniales à tous ces lascars : Mel Blanc.

Enfin Dana relève un aspect de la création artistique, aussi vieux que les Pierrafeux : l’enthousiasme collectif. Les scénaristes et réalisateurs de « Termite Terrace » (surnom donné aux bureaux miteux que la Warner leur offrait) étaient une bande de jeunes gens farceurs et aussi joyeux que leurs toons. Pendant vingt ans ils allaient essaimer dans tous les grands studios avant que la télévision ne prenne le pouvoir… Le miracle des équipes de créatifs a permis, en dépit des comptables ignares ou des créatures de marketing, l’écriture d’une page éblouissante de l’histoire du cinéma. Un peu comme les premières équipes de Canal Plus, vous voulez dire doc ?

Au pays des Toons, Philippe Dana, Kero, 320 p., 18,50€. Paru novembre 2020.