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Rudy Ricciotti Vs Anselm Jappe : un débat en béton armé

vendredi 20 novembre 2020, par Emmanuel Lemieux

L’architecte et le philosophe qui publient des livres sur le sujet ne voient pas du tout la même chose dans le béton.

Le premier est un adepte de l’effet « Wahoo » brut de décoffrage. L’architecte Rudy Ricciotti (Mucem) republie sa petite pièce de théâtre, Le béton en garde à vue (Textuel) où il s’imagine en garde à vue mais qui, au-delà de la farce anar, est un éloge au matériau par excellence de la vie urbaine : « C’est un condiment qui réveille les papilles, je ne peux pas m’empêcher d’en mettre dans tous les plats. »

Face à ce texte enjoué, l’Allemand Anselm Jappe, spécialiste de Guy Debord, auteur de La société autophage a publié début novembre aux éditions libertaires L’Échappée, Béton, un essai critique sur ce matériau colonisateur du capitalisme. C’est l’écroulement en 2018 du viaduc Morandi, en béton armé, à Gènes qui lui a mis la puce à l’oreille. Contrairement à Ricciotti, le philosophe qui ne se prend pas pour un expert, s’interroge sur l’utilisation du béton : « Peut-on critiquer le béton armé en tant que tel ? réputé moins nocif que l’amiante ou les pesticides, il semble également provoquer moins de dégâts que l’automobile, la télévision ou le plastique. et pourtant le journal libéral anglais The Guardian, qui n’est pas précisément un organe de l’anarcho-primitivisme, l’a qualifié de "matériau le plus destructeur sur terre " ». Et d’instruire un procès sur son influence politique et culturelle dans ses moindres détails : « Il nous faut donc considérer cette dimension supplémentaire de la crise globale de la société capitaliste, au-delà de l’effondrement économique, écologique, énergétique et désormais épidémique : bon nombre de constructions humaines peuvent littéralement s’effondrer et tomber en morceaux à courte échéance – en laissant derrière elles d’horribles ruines. »

Empreinte carbone, étalement urbain, obsolescence, stérilisation et même « cimentification » des sols, le béton provoque l’enfer de l’extractivisme : le sable qui le constitue est arraché aux rivières et aux terrains mis à sac. « Dans le capitalisme, les choses les plus basiques deviennent rares et chères » remarque Jappe. Pire, les déchets de béton vont devenir un problème comme en Chine, où 2 milliards de tonnes de rebuts s’accumulent chaque année, car la combinaison acier-béton rend très difficile son recyclage. Jappe voit une métaphore de nos conditions dans le terme anglais du béton, « the concrete » : « la société capitaliste est fondée sur l’abstraction, sur une abstraction bien particulière – le travail abstrait qui crée la valeur. Cette abstraction s’exprime de façon particulièrement concrète et visible dans deux matériaux : le béton et les matières plastiques. » L’épuisement des ressources pourrait bien nous ramener à l’oikos (la maison), avec ses matériaux et un renouveau des procédés du bâti ancien parie Anselm Jappe, coulant un peu plus dans le béton, les arguments de Rudy Ricciotti.

Le Béton en garde à vue, Rudy Ricciotti, Textuel, 96 p., 15€. Paru septembre 2020. Béton, Anselm Jappe, L’Echappée, 200 p., 14 €. Paru novembre 2020.

Une première version de cet article a été publiée dans Le Caoua des idées (n°10-du 9 au 15 octobre 2020), la lettre hebdomadaire du site. Un condensé de l’actu intellectuelle en 8 pages PDF, tous les vendredis https://caoua.lesinfluences.fr