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Berlin s’emballe pour des cadavres plastifiés

mardi 1er septembre 2009, par Emmanuel Lemieux

Ce mois d’août Berlin a vu exploser Usain Bolt, une supernova de l’athlétisme repoussant les limites du corps humain, et s’est rué à l’exposition de cadavres recyclés du docteur Gunther von Hagens.

Le docteur Gunther von Hagens et l’une de ses créatures plastinées.

« Körperwelten und der Zyklus des Lebens », une exposition organisée par le très contesté Gunther von Hagens, a ouvert ses portes le 7 mai 2009 à la Postbahnhof de Berlin, pour les refermer sur un beau succès public fin août.
Etrange tête à queue aoûtien des corps dans la capitale allemande : Alors qu’ Usain Bolt réalisait sur les pistes des records proprement surhumains selon l’état actuel des savoirs de la physiologie humaine, de nombreux visiteurs eux allaient musarder au milieu de cadavres "plastinés".

Sous couvert d’une approche pédagogique, "Le cycle de la vie", intitulé de l’exposition, expliquant le développement de l’être humain, de la fertilisation d’un ovule au bébé à l’entropie inexorable, le public a surtout vu corps entiers en écorché vif ou coupes d’organes , exposés dans différentes positions et situations. Qui un mort-vivant jouant du saxo. Qui faisant du vélo. Qui de s’épuiser dans une danse endiablée. Ou encore de sauter sur une table. A la toute fin de l’exposition, deux cadavres recyclés copulent dans une pièce séparée.

Cette idée de mettre des cadavres parfaitement imputrescibles dans des situations de la vie quotidienne provient du Japon. Les visiteurs japonais auraient été glacés par la vision de ces corps raides, selon les promoteurs. D’où l’idée de les mettre en mouvement. Un saxophone ou un vélo feraient oublier leurs conditions de cadavres, et aideraient à l’évocation d’une puissance troublante et archaïque, le mort comme double humain.

Le grand maître d’oeuvre, très célèbre en Allemagne, s’appelle Gunther von Hagens. De son vrai nom, Gunther Liebchen, né en 1945, il était citoyen de RDA. Tentant de fuir le régime vers la Tchécoslovaquie, il écopa de deux années de prison, et bénéficia d’un rachat par l’Allemagne de l’ouest, qui le considèra comme dissident politique.

Devenu assistant du professeur Wilhelm Kriz, directeur de l’institut d’anatomie et de biologie moléculaire à l’université de Heidelberg, il met au point en 1977 la "plastinisation" des corps, marque déposée. Pour conserver les organes, sa technique consiste à débarrasser le cadavre de son eau et de ses graisses dans un bain d’acétone, puis d’ injecter une solution plastique, silicone ou résine expoxy qui permet au corps vidé de voir sa putréfaction stoppée et sa souplesse conservée. Malléable à souhait. Ni corruption, ni odeur : un kitch et fascinant double de compagnie. Le docteur les appelle les "plastinats". Près de 2000 heures de travail sont nécessaires pour transformer les corps en grands jouets morbides. L’Université profita elle aussi de ce business avant que la réputation de l’anatomiste brasseur d’affaires et de corps avec la Chine notamment ne devienne sulfureuse. Son entreprise très prospère basée à Guben, ex-RDA, emploie aujourd’hui une centaine de collaborateurs.

Depuis 1997, l’étrange commerçant surnommé "Docteur La Mort" s’est lancé dans ce show de 200 cadavres plastinés vu à travers le monde par plus de 14 millions de visiteurs. Le Japon, la Corée et l’Allemagne ont plébiscité ce spectacle.

En France, l’exposition de cadavres "plastinés", "Our Body, A corps ouvert" a été annulée en avril, après deux mois chaotiques : l’origine des cadavres n’était pas avérée, et deux ONG de défense des droits de l’Homme en Chine, Solidarité Chine et Ensemble contre la peine de mort (ECPM) soupconnaient fortement un trafic de corps de prisonniers ou de condamnés à mort.

Jeunes Chinois avec une balle dans la tête

La sinologue Marie Holzman (Solidarité Chine) s’interrogeait sur l’origine d’une quinzaine de jeunes Chinois conservés par imprégnation polymérique.
"ECPM et Solidarité Chine craignent que ces corps et organes ne proviennent de condamnés à mort ou d’anciens prisonniers puisqu’il semble s’agir uniquement d’hommes jeunes, qui ne présentent aucune pathologie particulière", expliquait t-elle avant de porter plainte au Tribunal de Paris contre la société organisatrice Encore productions, tribunal qui l’a entendu. Et pour cause : par le passé, de l’aveu même du Docteur von Hagens précurseur de ce genre de trafics, certains des corps de chinois qu’il avait exposé en Allemagne, présentaient une balle dans la tête. Il avait alors admis qu’ils pouvaient avoir appartenus à des condamnés à mort.

"La Chine exécute près de 6000 personnes par an en moyenne.
Dans de nombreux cas, les parents des suppliciés se plaignent de n’avoir pas pu voir recueillir la dépouille de leur proche. Selon la tradition chinoise, la mise en terre d’une personne décédée correspond à l’acte le plus sacré de la vie familiale. On comprend donc dans la culture chinoise le caractère profondément choquant d’exposer des corps qui sont ainsi privés de sépulture" expliquait encore Marie Holzmann.

Cécile Thimoreau, directrice d’ECPM embrayait sur le fait qu’en Chine, la peine de mort relève du secret d’Etat, aucun chiffre et information officielles ne sont disponibles. "Mais toutes les estimations désignent la Chine comme le pays qui exécute le plus de condamnés à mort. Environ 68 délits sont passibles de la peine de mort : évasion fiscale, fraude, corruption, jeux de hasard, contrebande de cigarettes, piraterie informatique...

Le Ministre de la santé chinois a lui-même reconnu, à plusieurs reprises en 2008, qu’il existait un trafic d’organes de condamnés à mort dans le pays. Dans ces conditions comment accepter les yeux fermés des corps pour en faire un objet commercial, sans se poser la question de l’éthique d’une telle démarche ?

Comment auraient réagi le public et les autorités s’il s’était agit de corps de Français ainsi exposés en Chine ? Comment accepter cette marchandisation de cadavres mis en scène aux origines
douteuses ? Rappelons que le Comité national d’Ethique s’est déclaré défavorable à l’organisation de cette exposition, considérant que ces visées scientifiques sont insuffisantes" protestaient encore les deux ONG. La Cité des sciences de la Villette et le Musée ont décliné l’hébergement de cette exposition qui a été finalement interdite.

En Allemagne, le docteur Gunther von Hagens a eu beau jeu de démontrer le professionnalisme clean de son exposition en comparaison de la manifestation française et a fait cette année un tabac. Les exposants berlinois auraient bien pris soin d’une traçabilité convenable des cadavres exposés. Cadavres, vous avez dit cadavres ? Au fil des années, près de 12 000 donateurs se seraient ainsi manifestés auprès du docteur von Hagens pour lui confier leur cadavres, dont une très forte proportion d’Allemands.