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Y a-t-il des intellectuels critiques en Chine ?

vendredi 8 mai 2009, par Laurent Firdion

L’Annuel des idées-Février 2008

Rôle des intellectuels. « Dans les dernières années du règne de Mao, ils étaient considérés comme les “puants de la neuvième catégorie” » rappelle Jean-Philippe Béja, auteur notamment de À la recherche d’une ombre chinoise. Le mouvement pour la démocratie en Chine (Le Seuil, 2004). L’intellectuel Chinois rejoint la définition sartrienne de l’intellectuel : c’est un intellectuel critique.

« Il représente la conscience de la société. Son rôle ancestral était de semoncer l’empereur, de lui rappeler les bons principes. L’exemple le plus célèbre est Qu Yuan qu’on célèbre tous les ans à la fête du double cinq et qui avait dénoncé la corruption de l’empire » ajoute Jean-Philippe Béja. Les intellectuels ont aujourd’hui été largement associés au gouvernement, perdant cette action « critique ». « Il y a des think tanks derrière les cabinets du Premier ministre, de chaque ministère. Ces équipes appartiennent pour la majorité à l’Académie des sciences sociales et sont sollicitées pour les questions d’économie, de sociologie, de statistique, de stratégie » explique Marianne Bastid-Bruguière, sinologue et directrice de recherche au CNRS. Un revirement par rapport aux années de Mao. « Le gouvernement est toujours avide d’idées et, de temps en temps, il pense que ce n’est pas mal d’habiller son discours avec de la moralité. Par exemple, la notion d’“harmonie” qui est devenue le mot d’ordre depuis 4 ou 5 ans a été lancée par un des ateliers de pensée qui soutient l’action du gouvernement à l’échelon central » ajoute Marianne Bastid-Bruguière. Il y a aussi des intellectuels, depuis 1989, qui sont beaucoup plus détachés du pouvoir. « Parmi ces gens-là, il y en a qui ont une réflexion relativement indépendante et qui dénoncent le discours moralisateur du pouvoir. Ils peuvent publier des livres. Si le département de la propagande les trouve dangereux ils sont interdits, mais ils circulent quand même. S’ils n’essaient pas de monter une organisation, un parti, une association qui coaliserait les mécontentements, les intellectuels ne sont pas plus inquiétés que cela. Le niveau de sévérité de la censure est cependant très variable. » développe Marianne Bastid-Bruguière. Jean-Philippe Béja est plus nuancé : « Une bonne partie de l’intelligentsia continue à soutenir le parti. Les dissidents sont toujours harcelés. Concernant le Tibet, il n’y a qu’une toute petite minorité de gens qui assimile les agissements de la Chine à de l’impérialisme. »

Intellectuels et démocratie. Les intellectuels Chinois pensent que la démocratie représentative telle qu’on la pratique dans les pays européens n’est pas envisageable du fait de la taille du pays. Le fédéralisme américain ne semble pas être, non plus, une solution possible. « La Chine est un pays à tradition unitaire » affirme Marianne Bastid-Bruguière. Ils ont le sentiment que la démocratie représentative n’apporterait pas le contrôle effectif du Parlement sur la vie des citoyens. « Il y a déjà des assemblées élues mais même quand elles essaient de contrôler les choses, elles se heurtent aux fonctionnaires qui défendent leurs privilèges » analyse la sinologue. Les intellectuels voudraient inventer quelque chose qui permette un mécanisme de contrôle effectif. Il y a déjà, à l’échelon local, une application des principes démocratiques. « Cela produit un certain nombre d’effets favorables mais inégaux selon les régions, tempère Marianne Bastid-Bruguière. Ainsi, dans certaines communes, les villageois élisent, par tradition, l’ancien chef d’une grande famille. Ce qui profite à la grande famille et pas forcément aux plus démunis. On a la même chose dans les communes rurales en France ! » Les obstacles qui jalonnent la pleine réalisation de la démocratie sont nombreux. « Par exemple, la qualité des juges est importante. Or l’appareil judiciaire est relativement récent. Les tribunaux ont beaucoup augmenté dans les dernières années mais les juges sont mal formés et n’ont pas conscience de l’indépendance de leur profession par rapport au pouvoir politique. Dans beaucoup de cas, les juges obéissent à ce que leur disent les autorités locales. » continue la directrice de recherche. Les intellectuels considèrent qu’il n’y a pas de solution miracle et qu’il faut pousser constamment le gouvernement à agir. « La tendance actuelle est d’envoyer des gens en mission à l’étranger. Pour observer le système carcéral en Amérique, par exemple. Puis, ils reviennent et rien ne change. Ils ont envoyé beaucoup de missions en France, au Conseil d’État notamment, pour étudier comment fonctionnent la justice administrative et le contrôle administratif. Ce sont de vraies sources d’inspiration pour eux. » Cependant, ils observent ce qui se passe à l’étranger avec circonspection. Ils ont perdu leurs illusions et leur idéalisation de l’Occident. « En effet, les intellectuels chinois ont beaucoup voyagé et ont étudié la vie politique dans les autres pays. Ils ont constaté leurs limites et leurs erreurs » appuie Mme Bastid-Bruguière. Les intellectuels chinois ont tiré les leçons de l’échec de 1989. « Une des théories explicatives est la suivante : ils ont échoué parce qu’ils manquaient d’autonomie réelle. La société civile qu’ils avaient créée n’avait pas de base économique, ils étaient tous à l’intérieur des entreprises d’État. Leur survivance dépendait donc de l’État. Le marché – le développement économique – apparaît désormais comme la condition principale pour la démocratie et la croissance d’une société civile. Les intellectuels Chinois ont conclu un pacte avec le gouvernement de Deng Xiaoping : ils accompagnent l’évolution de la société – sans remettre en question le pouvoir – afin d’avoir les bases pour une démocratisation ultérieure » analyse Jean-Philippe Béja. Cependant, en 2002, l’allégeance des intellectuels au gouvernement change quelque peu. La modernisation a fait de nombreuses victimes : ouvriers, paysans… « Une partie de l’intelligentsia va se réintéresser au droit des exclus et des citoyens, consciente que les inégalités risquent de mettre en péril le développement. Un discours à la fois en faveur du groupe vulnérable et de l’état de droit se fait entendre en Chine » décrit le chercheur au CNRS.

Il y a une aspiration au changement politique, mais en même temps beaucoup de prudence. Ils redoutent par-dessus tout que les revendications démocratiques ne créent des soubresauts sociaux que personne n’arriverait à maîtriser. « La peur du désordre est très grande en Chine, éclaire Marianne Bastid-Bruguière. C’est un élément clef. Si on ne l’assimile pas, on ne comprend rien à ce pays. Même les intellectuels les plus critiques à l’égard du gouvernement ne réclament pas un changement de régime. Par peur qu’il n’y ait rien pour le remplacer. En 1989, il n’y avait pas cette peur du désordre. Depuis, la Chine a été témoin de l’effondrement de l’URSS. Le souvenir tragique de la révolution culturelle (1966-1968) reste également dans les esprits. Les Chinois ont vu ce que pouvait donner le désordre. “Plutôt un régime dictatorial que ça !” estiment-ils. »