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De Tottenham à Clichy-sous-bois, la crise d’un modèle de développement

vendredi 19 août 2011, par Christophe Guilluy

Le géographe des « Fractures françaises » s’interroge sur la « mixité sociale » anglaise qui n’a pas préservé Londres d’émeutes urbaines.

Ce qu’il y a de commun entre les émeutes britanniques et celles qui ébranlent la France depuis deux décennies ? D’abord l’état de sidération dans laquelle ce type d’événement plonge le monde médiatique et politique. Une stupéfaction qui laisse vite la place à des débats byzantins sur la nature des émeutes. Assiste-t-on à des actes de délinquance ou à des révoltes sociales ? Les émeutes sont-elles sociales ou identitaires ? Sans surprise, le débat se clive alors entre les partisans de l’explication « sociale » et les adeptes du « tout ethnique » qui perçoivent les prémisses d’une guerre raciale. Ces postures trouvent aussi leur traduction politique ; la gauche dénonçant l’abandon du « social » tandis que la droite s’inquiète du laxisme en matière de sécurité. En réalité, de Tottenham comme à Clichy-sous-bois, les émeutes illustrent surtout l’importance d’une crise sociale et identitaire et l’échec d’un modèle de développement.

Un même modèle économique

Il est à ce titre frappant de constater que les modèles communautariste anglo-saxon et républicain français produisent désormais les mêmes échecs, les mêmes tensions. Étonnant aussi, de constater que des espaces urbains pourtant différents contribuent aux mêmes clivages socio-culturels. Ainsi, la ville de Londres, qui est présentée comme un exemple en matière de « mixité urbaine », avec notamment une forte dispersion du logement social et l’absence de grands ensembles « à la française », a généré les mêmes émeutes que dans l’agglomération Paris où la ségrégation spatiale est plus forte. « La mixité » ne protégerait donc pas des tensions ni de la relégation sociale ? Voilà, un constat qui aurait du susciter quelques débats en France où la « mixité » reste l’objectif prioritaire de toutes les politiques publiques. En réalité, il apparaît qu’à Londres comme à Paris, ce n’est pas le degré de « mixité » qui est en cause mais d’abord la crise d’un modèle de développement économique et urbain qui accentue les inégalités et exacerbe les tensions socio-culturelles.

La "gentrification" des métropoles

Si les tensions britanniques ne peuvent pas être confondues avec des révoltes sociales, elles révèlent en revanche les impasses d’un développement économique mondialisée qui ne laissent que peu de place aux classes populaires, qu’elles soient immigrées ou non. Le choix d’un modèle de développement tourné vers des activités tertiaires très qualifiées, et qui accélère la désindustrialisation, limite mécaniquement l’intégration économique des classes populaires. La situation est particulièrement visible dans des grandes métropoles comme Londres ou Paris où le marché de l’emploi s’adresse prioritairement aux cadres. Cette situation a favorisé l’embourgeoisement des grandes agglomérations et le départ des classes populaires traditionnelles. Dans le même temps, cette dynamique de « gentrification » s’est accompagnée d’une accentuation des flux migratoires. Depuis vingt ans, les grandes métropoles enregistrent ainsi une double dynamique de gentrification et d’immigration qui explique une accentuation des inégalités sociales mais aussi culturelles. En Grande-Bretagne comme en France, les flux migratoires les plus récents, souvent d’immigrants peu qualifiés, se sont ainsi concentrés dans les espaces urbains les plus embourgeoisés, là où le marché de l’emploi est le plus qualifié. Cette déconnexion créée un contexte social tendu perceptible dans tous les quartiers des grandes villes européennes, là où se concentrent les populations issues de l’immigration.
Un contexte d’autant plus difficile qu’il se double de tensions identitaires perceptibles dans le grand Londres comme dans l’aire urbaine parisienne. Pendant les émeutes britanniques, la constitution très rapide de groupes d’auto-défense par territoire et par communauté a ainsi réveillé le spectre de possibles affrontements ethniques.

Des classes populaires marginalisées

On le voit, la mondialisation, et son corollaire, l’émergence d’une société multiculturelle, participe à la diffusion en milieu populaire d’une double insécurité sociale mais aussi culturelle. La question de la place des classes populaires dans une économie désindustrialisée et spécialisée vers des secteurs économiques très qualifiés est au cœur du malaise social mais elle se double dorénavant d’une question identitaire. Si le départ des grandes villes de l’essentiel des classes populaires traditionnelles a réduit mécaniquement les « territoires de contact », il n’empêche pas la diffusion d’un fort ressentiment identitaire au sein même des milieux populaires et en fonction de l’origine. Dans ce contexte, il devient urgent d’interroger un modèle de développement qui marginalise des classes populaires en exacerbant des tensions identitaires particulièrement explosives.

Lire :
« Fractures françaises », de Christophe Guilluy, François Bourin Editeur.