à Quentin Meillassoux, philosophe et co-animateur de la collection Métaphysiques aux PUF.

(2) Que peut dire la métaphysique sur ces temps de crise ?

Le 5 février 2010

#Métaphysique #Philosophie #PUF #Quentin Meillassoux
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Bio-express. Quentin Meillassoux, philosophe français. Né en 1967. Enseigne à l’ENS-Ulm. Cofondateur du CIEPFC (Centre International d’Etude de la Philosophie Française) et co-animateur de la nouvelle collection Métaphysiques aux PUF.

Quentin Meillassoux : Le fait même de renouer avec l’interrogation métaphysique est un appel à une confiance retrouvée envers les capacités de la pensée. Cette confiance suppose certes une vigilance accrue, portée par l’héritage critique des dernières décennies, envers les illusions dogmatiques que la philosophie spéculative a pu charrier au cours des siècles. Mais nous nous apercevons aujourd’hui que l’abandon de la réflexion métaphysique, loin de faire reculer l’intolérance de la pensée, n’a fait qu’exacerber le désir de croyance aveugle- comme si un trop grand scepticisme envers la raison se retournait en un fanatisme se voulant inaccessible à la discussion. Se replacer dans une perspective métaphysique permet de conférer de nouveau au concept- plutôt qu’à la seule foi ou au seul opportunisme de l’intérêt- la charge de nous aider à construire notre existence, de la "vectoriser" en sa relation à un monde à la fois riche et opaque. Une métaphysique instruite de l’oeuvre de ses grands adversaires- instruite de ses renversements (Nietzsche), de sa destruction (Heidegger), dissolution thérapeutique (Wittgenstein), ou déconstruction (Derrida)- présente à la fois un héritage extraordinaire, un trésor de pensée unique vers lequel nous pouvons encore nous tourner- et en même temps nous impose une tâche tout à fait nouvelle et passionante : comment produire une métaphysique contemporaine, capable de donner un sens, même fragile, à nos vies par la seule force de la pensée, et qui soit susceptible de "passer au travers" de ces formidables entreprises de "démolition" qui ont traversé l’ensemble du XXè siècle ?

2. Quelles sont les pistes de la métaphysique en 2010
Q.M :
Elles sont nombreuses, et la première d’entre elles se rapporte à la remise en question de son singulier : faut-il encore parler, comme Heidegger ou le premier Derrida, de "la" métaphysique, ou bien plutôt "des" métaphysiques- pluriel dont fait écho le titre de notre collection ? Cette pluralité se manifeste en effet à nous de trois façon au moins, qui constitue trois modalités importantes des recherches contemporaines :

  • d’abord reviennent à la surface des métaphysiques oubliées ou longtemps négligées en France, alors qu’elles représentaient des alternatives aux grands systèmes classiques d’Aristote, Descartes, ou Hegel : des métaphysiques non plus de la substance, du sujet, ou du système clos, mais de l’Ouvert (Bergson), de l’événement (Whitehaed), de la singularité en devenir (Simondon), de la possession (Tarde), de l’oeuvre à faire (Souriau). Autant d’entreprises qui démontrent que "la" métaphysique n’est pas réductible à un ensemble déterminé de concepts qui, une fois disqualifiés, entraineraient avec eux l’ensemble de la pensée spéculative.
  • cette puissance d’altérité de la métaphysique nous permet de conforter notre espoir d’un renouvellement de celle-ci, et cela du coeur même des courants qui l’ont contesté le plus radicalement : Alain Badiou, tout en se pensant dans l’héritage de l’antiphilosophie de Lacan, reprend en profondeur les exigences les plus radicale du platonisme pour élaborer un système de l’événement indécidable et des multiplicités inconsistantes ; Graham Harman, un philosophe américain dont nous allons publier prochainement le premier livre en français, parvient à extraire de Heidegger lui-même une métaphysique complètement repensée de l’objet.
  • Enfin, cette redécouverte d’une "autre métaphysique" (selon l’expression de Pierre Montebello) s’accompagne de la découverte d’une métaphysique de l’autre- c’est-à-dire des peuples "non-occidentaux". Dans Métaphysiques cannibales, Eduardo Viveiros de Castro établit ainsi que les amérindiens développent une métaphysique de la prédation originale, un "perspectivisme multinaturaliste" que la philosophie- en particulier celle de Deleuze et Guattari- peut nous aider à aborder et à comprendre. Viveiros peut alors citer, pour soutenir son propos, une postface de Lévi-Strauss à un volume de L’Homme, datant de 2000, qui traite de cette "métaphysique de la prédation" et nous révèle une évolution saisissante de l’auteur des Mythologiques vis-à-vis de la philosophie : "(...) qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en inquiète, la philosophie occupe à nouveau le devant de la scène. Non plus notre philosophie, dont ma génération avait demandé aux peuples exotiques de l’aide à se défaire ; mais, par un frappant retour des choses, la leur."

On ne saurait mieux décrire le mouvement en cours : cette bien par une soif d’altérité et de décentrement que la métaphysique recommence au pluriel, exigeant de nous de penser cette profusion en la préservant, autant que nous le pourrons, des errances anciennes.



Repères :

Lire également en rubrique The Question, Métaphysique 1 et Métaphysique 3


Par rafael22le 21 avril 2012

Pour ceux qui aiment la pensée métaphysique :
Metaphysica theoria de Paul-Emmanuel Stradda (4vol)
- Principia metaphysica
- Metaphysique de la relation
- Philosophie première
- Théorie fondamentale de l’être et de l’unité

- Metaphysica theoria
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