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A Belem, danger, chute de mangues !

lundi 28 novembre 2011, par Jacques Secondi

Tags : Belem , Mangue

Les chroniques immergées d’un pays émergent.

Je vous écris de Belem, la ville qui garde l’embouchure de l’Amazone, les assureurs ont prévu une clause originale dans les contrats automobile : une garantie contre les chutes de mangues. En se détachant de leur branche, ces gros fruits charnus d’un demi kilo parfois, au noyau très dur, font exploser les pare-brises et déforment les carrosseries. Les rues de la ville sont ombragées par des alignements sans fin de ces arbres aux feuilles serrées qui offrent leur couvert au passant assommé par le soleil d’été.

Au feu rouge, une jeune femme accablée par la chaleur traverse le passage clouté avec une lenteur extrême, comme dans un ralenti de cinéma. Elle sera bientôt à l’abri des manguiers. En termes de probabilité, celle d’être atteint par un fruit en chute libre est plus grande que l’éventualité de faire l’objet d’une agression. Et pourtant, les trois quotidiens les plus lus de la ville, y compris le journal des affaires, comportent chacun un cahier « police » exclusivement consacré aux faits divers, nombreux et spectaculaires. Roberto prie ses interlocuteurs de l’excuser d’avoir à laisser un message sur le répondeur de son téléphone fixe pour le joindre, à l’ancienne. Il n’a plus de portable depuis dimanche dernier, lorsque, de retour de l’aéroport où il allait chercher un ami, son véhicule a été immobilisé par des assaillants en arme. L’un d’eux s’est presque jeté sous les roues de la voiture pour la faire stopper, en plein jour et devant des dizaines de témoins assis en famille ou entre amis aux tables des petits bistros à bière qui longent la route principale en direction du centre. « Ils ne nous ont laissé que la voiture  » dit-il. Il y a perdu tout son matériel photographique. Elza, une de ses collègues photographe, figure de premier plan de cette région d’influence nationale dans le domaine de l’image, affirme, elle, ne s’être jamais fait agresser à Belem. Un jour pourtant, elle évoque « son » agression au gré d’une conversation. Prise en défaut, elle explique en riant que ce n’était pas « dans » Belem, mais «  juste à l’extérieur ».

Le cauchemar des assurances : en termes de probabilité, celle d’être atteint par un fruit en chute libre est plus grande que l’éventualité de faire l’objet d’une agression.

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Belem, novembre 2011 : Les manguiers, un casse-tête pour la sécurité. (Jacques Secondi-www.Lesinfluences.fr)

Les bandits ne font finalement pas plus peur que les chutes de mangues sur lesquelles on raconte aussi de nombreuses anecdotes. Le bois du manguier n’est pas très robuste et il pousse vite. Proche de craquer sous le volume de ses fruits, l’arbre prend soudain l’air un peu bête du fier à bras qui voulait faire l’intéressant, mais doit finalement appeler à l’aide pour ne pas s’effondrer sous le poids de la charge qu’il a prétendu pouvoir soulever. Les mangues rythment les saisons de la ville lorsque, une fois par an à l’approche du mois de décembre, elles se mettent à tomber par milliers, parfois avec les branches qui les supportent. C’est un cauchemar pour les automobilistes, même si chacun, dans cette période de l’année, a l’esprit avant tout occupé par l’approche du Cirio, une fête d’un million de personnes déambulant dans les rues de la ville en une semaine de dévotion extravertie à l’adresse de « Nossa senora de Nazarè  ».

Pour les gamins, qui ne possèdent évidemment pas de voiture, c’est le rêve pur en revanche. Pour eux, la ville se transforme en un paysage d’abondance de ces fruits interdits que l’on cueille avec insouciance, avec ce premier sentiment de croquer dans la pomme. Au crépuscule, nous marchons depuis une bonne heure sur une plage sans fin des environs de la capitale.

Entre chien et loup, enhardi par l’obscurité, Charles disparaît dans l’alignement des manguiers qui marque le début de la propriété des fazenderos du coin, les grand propriétaires terriens toujours prompts à tirer une cartouche de sel sur les voleurs de pommes locaux, ou de plomb, selon l’humeur. Il ressort de la pénombre dans un grand bruit de feuillage, avec un fruit dérobé dans chaque main, que nous mangeons avec délice. En hommage inconscient aux voleurs de mangues, j’ai autrefois mangé des mures arrachées aux ronces, en m’imaginant que perdu en pleine nature, elles me feraient un repas, j’ai déniché des prunes sauvages, glané des oranges en pleine ville que personne ne voyait, je me suis gavé de figues qui dépassaient de chez le voisin, j’ai passé des après midi caché dans un cerisier et je ne me suis jamais senti aussi bien.


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