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Alain Bazot, Très class action

jeudi 8 novembre 2012, par Audrey Minart

Depuis son élection en 2003, le patron de l’UFC-Que choisir ? a su relancer l’association en une efficace machine de guerre et d’influence. Prochain grand combat du quinquennat : une loi pour les actions collectives de consommateurs devant la justice.

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Il a su faire parler la poudre à cette rentrée, celle d’un Zorro de la conso qui a tiré sur le quartier général des arnaqueurs, celui des « vendeurs de listes », grugeant la plupart du temps, les bataillons d’étudiants en recherche de logements. « Je suis un pragmatique  » concède t-il laconique. Ce ne sont pas les querelles d’idées qui enthousiasment le plus le président d’UFC-Que Choisir, mais bien les actions concrètes. Pour preuve, lorsque ce fils de cheminot adhère dans les années 1970 à l’association de consommateurs, âgé d’à peine 18 ans, c’est pour « faire du droit  », lui « donner du sens », et « aider les gens  ». Il insiste : « Ce parcours n’était ni un projet, ni une ambition.  » Un début « sans prétentions », un hasard, donc. Ou presque. Il crée alors avec son frère, depuis devenu magistrat, une antenne de l’association à Auxerre. « A l’époque, nous apprenions assez tôt dans nos études le droit des contrats, se souvient-il. C’était donc l’opportunité de mettre en pratique ces connaissances.  » Des compétences précieuses sur ce terrain qui, alors que le code de la consommation n’existe pas encore, nécessite encore quelques courbettes juridiques. «  Notre levier était le droit civil. »

Curieusement, l’étudiant ne choisit pourtant pas cette spécialité, mais celle… du droit public, et plus précisément constitutionnel et administratif. Une appétence pour la défense des libertés publiques . « J’y voyais des enjeux, car cet univers est inconnu du grand public… et pourtant le droit administratif est un rempart contre le ‘Léviathan’, comme dirait Hobbes, la toute puissance étatique.  » Alain Bazot se passionne aussi pour le contentieux. Le lien avec le droit des consommateurs devient alors évident : ceux-ci étaient démunis face aux professionnels susceptibles d’abuser de leur position. Il fallait donc créer un nouveau rempart. Un rempart de professionnels… de la consommation.

Expertises et pouvoir de la presse associative

La description qu’Alain Bazot dresse de l’association UFC-Que Choisir semble parfaitement coller à son propre profil. « Idéaliste et pragmatique ». Il précise : « Notre but est à la fois d’informer les consommateurs, mais également de les défendre, et de jouer un rôle de lobby auprès des décideurs. » Un rôle qui ne cesse de prendre de l’ampleur depuis son arrivée à la tête de l’association. « Je me suis efforcé de renforcer notre capacité à expertiser les différents secteurs de la consommation, et ce en professionnalisant nos modes de lobbys avec l’embauche, par exemple, d’ingénieurs agronomes. » L’expertise de ces professionnels, qui prennent le temps de surveiller les enjeux de chaque secteur, a eu pour autre avantage de donner du grain à moudre à la fameuse revue «  Que Choisir ?  » qui, après avoir connu une chute de ses ventes dans les années 1990 a su rebondir. « Grâce à ces expertises, les journalistes peuvent sortir des sujets avec des arguments forts.  »

Quelque part, l’association pallie un besoin auquel l’Etat n’a pas les moyens de répondre, en offrant un véritable « contrepoids aux professionnels », une expertise qui n’hésite pas à montrer la « face cachée  » du marketing et autres leurres de la Grande Conso. L’UFC – Que Choisir ? s’est doté d’ une véritable «  logistique de combat  », soutenue par l’existence, « que l’on nous envie ailleurs dans le monde  », d’un solide réseau de proximité composé de 158 associations locales faisant office de « vigies ».

S’il est prévu dans les statuts de l’association que son président soit réélu chaque année, l’association se caractérise pourtant par la pérennité de sa tête dirigeante. S’il se décrit encore comme étant « pudique », « renfermé », « peu conciliant  », voire «  intransigeant » Alain Bazot n’en affirme pas moins : « Je n’aime pas faire les choses seul.  » Voilà pourquoi il n’est pas spécialement le général d’une armée morte.
Une confiance diffusé qui se retrouve également entre l’association et le monde médiatique, où les enquêtes d’UFC-Que Choisir ? sont largement relayées par les journalistes. « L’un d’entre eux m’a même dit un jour que nous étions un peu l’ ‘AFP de la consommation’, sourit-il. Je pense que s’ils nous font confiance, c’est parce que nous ne les piégeons pas. »
Et pour cause… Les victoires de l’association se comptent sur les doigts de bien plus d’une main. La plus grande étant, sans conteste, la dénonciation en 2003 du cartel des opérateurs téléphoniques (Orange, Bouygues et SFR), qui a abouti en 2006 à une sévère condamnation - une peine de plus de 500 millions d’euros -, par la Cour d’appel de Paris.
Plus récemment et modestement, les « agences de listes », fournissant des listes d’annonces de logements à louer, le tout moyennant finances, ont également fait les frais d’une enquête de l’association. « Nous recevions déjà depuis plusieurs années des plaintes de la part de consommateurs s’estimant floués. Mais sur la dernière année, les plaintes se sont multipliées considérablement. Et nous savons d’expérience que quand les plaintes vis-à-vis d’un professionnel commencent à brusquement s’accumuler, c’est qu’il y a anguille sous roche.  » Afin de dénoncer les procédés douteux de ces agences, ce que la DGCCRF (direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes) avait déjà fait en 2010, une enquête a été menée en juin dernier par des membres de l’association, équipés de caméras cachées, qui se sont faits passer pour des étudiants. L’UFC a alors porté plainte en septembre contre 13 enseignes, pour pratiques commerciales trompeuses et encaissement anticipé.

Bousculer le conservatisme de la Chancellerie

GIF Prochain cap pour le président de l’association : s’assurer de la création effective des « actions de groupe », inspirées des « class actions » américaines, et qu’il réclame depuis longtemps. Tenant tout particulièrement à cœur du président de l’UFC – Que Choisir ?, les « actions de groupes », ou « actions collectives » consistent en la possibilité pour un groupe de consommateurs lésés d’instruire en justice un seul dossier. Déjà répandues aux Etats-Unis, sous le terme de « Class Actions », mais aussi au Royaume-Uni, en Italie ou encore au Portugal, ces actions ont pour principal avantage de permettre aux plaignants de partager les frais de justice. En France, cette promesse jamais tenue de Jacques Chirac, est réclamée depuis longtemps par les associations de consommateurs. Leur création s’est néanmoins jusqu’ici heurtée à la frilosité du patronat.
Cependant, en juin, la ministre de la Justice Christine Taubira, a annoncé vouloir mettre fin à «  l’inflation législative  » dans le domaine judiciaire, en instaurant davantage de simplicité. Ainsi a été évoquée la possibilité de permettre les actions de groupe. Une annonce qu’Alain Bazot, entre autres, a d’abord accueilli avec inquiétude, étant donné «  le conservatisme habituel de la Chancellerie  ». Le 10 septembre, c’est Benoît Hamon, ministre délégué à l’économie sociale et solidaire et à la consommation, qui a repris le flambeau en lançant la concertation sur le projet de loi « consommation » dans laquelle devrait figurer cette mesure-phare, et qui devrait être présenté au Parlement au printemps 2013. Le dispositif, « un instrument totalement nouveau  », aura pour but de permettre aux Français d’obtenir « réparation d’un préjudice, même modeste », a déclaré le ministre. La procédure est donc en cours de discussion.

Ni un négociateur, ni un diplomate

« On nous accuse régulièrement d’être des ‘gauchistes’, voire des ‘bolchéviques’, et parfois mêmes des ‘ultralibéraux’…  » Justement… Pour lui faire avouer ses opinions politiques, il faudra se lever tôt. A ce niveau, la seule information qu’il sera possible de lui soutirer est : «  J’ai voté pour quelqu’un. » Circulez, il n’y a rien à voir. « Je ne fais jamais état de mon positionnement politique, justement pour ne pas confondre l’association avec ma propre personne… L’UFC est indépendante et apolitique.  » Quelques éléments tout de même : « La politique est l’art de distiller les choses… Je ne suis ni un négociateur, ni un diplomate. C’est inutile quand on détient la vérité !  »
Alain Bazot précise : « Notre parti pris est celui des consommateurs… mais ce n’est pas non plus une démarche caritative. Nous ne faisons pas de différence entre eux.  » Et le président d’ajouter : « Nous avons admis que nous étions dans une économie de marché. Ca, nous ne le remettons pas en cause. Mais nous ne vouons pas pour autant un culte immodéré au marché, qui ne peut pas, sans un minimum de solidarité nationale, répondre à tous les besoins. L’interventionnisme est également nécessaire.  » Et de prévenir : "Nous pouvons alors attaquer tous les gouvernements."


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