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Louis-Ferdinand Céline : ultimes clichés

samedi 10 septembre 2011, par Arnaud Viviant

Le meilleur roman de la rentrée ? Un livre de photos.

Et si le meilleur livre de la rentrée littéraire, celui qui plus que tout autre exprimerait un écrivain, se trouvait être un livre de photos : «  Céline, derniers clichés » de Pierre Duverger ? En préface, Viviane Forrester est préposée aux précautions d’usage dès qu’on parle de Céline… Bagatelles pour un sacre. En postface, l’autre biographe de Céline — celui un peu maudit, un peu dandy — François Gibault, nous rappelle le statut de Pierre Duverger : à savoir l’ami. Le romancier et médecin lui a fourni des faux papiers pendant la guerre, plus tard il l’a soigné. Belle phrase de Gibault : « Céline aimait bien Duverger. Il était en cela comme M. Perrichon qui, à ceux qui l’avaient obligé, préférait ceux à qui il avait rendu service. »

Duverger est un bon photographe. Il sait trouver la distance. Objectif 50 mm. En juillet 1960, un an avant la mort de Céline, il demande à l’auteur de poser pour une séance de photos en couleurs : ce sont les seules connues (hormis une photo d’Izis : de son vrai nom Israëli Bidermanas). Duverger pense aussi à photographier la table de travail : stylos, ciseaux, colle blanche, ruban adhésif, pinces à linge… Les outils. Première série de photos vers 1957 : plan large, Céline et Lucette au balcon du pavillon de Meudon, comme Roméo et Juliette en petits propriétaires souriants. Portrait serré de Lucette : ne lui dites pas, mais on lui trouve un quelque chose de Simone de Beauvoir. Portraits serrés presque anthropométriques de Céline : face, trois quart face, profil. L’œil est très clair. Le visage est fier. Il nargue à son tour ce monde qui l’a suffisamment nargué, mis en prison. Cela suffit maintenant.

"Maintenant on sait en effet que le style est mort avec Céline."

Quatre ans plus tard, c’est l’effondrement. On le voit tout de suite, c’est en couleurs et aussi atroce que tranquille. Céline dort, il fait la sieste dans son jardin. Mais il ne dort pas comme mort : il dort encore en vivant, là et las, avec superposition sophistiquée, travaillée, dans les mêmes tons, de vareuse, veste, foulard en soie chamarrée… C’est la couverture du livre… A kind of gypsy king… Un p’tit côté Jimi Hendrix bien avant l’heure… Des poils lui sortent peut-être du nez, mais franchement aucune importance. Car des idées sortent aussi de son grand front (il achève « Rigodon ») : elles seront alors nulles, et surtout non avenues, on le sait maintenant. Maintenant on sait en effet que le style est mort avec Céline.

C’est beau la photo : la grammaire c’est peanuts pour elle. Les temps s’effondrent : elle reste seule, immanente. Elle est là, à moitié figée dans son désir glacée d’éternité. Et puis nous y voilà, à la dernière photo du livre, celle de Céline sur son lit de mort. Le drap mortuaire recouvre la moitié inférieure de son visage. Ses yeux sont fermés. Et pourtant, c’est dur à dire, mais quelque chose perce encore à travers leur clôture définitive. Comme il a l’air doux et apeuré, Céline mort. C’est la photo qu’il faudrait mettre en couverture de tous ses livres, et pas seulement du « Voyage ». C’est vraiment l’école du cadavre.


Repères :

Céline, derniers clichés, de Pierre Duverger, Ecriture, Paris, août 2011, 23 euros.

www.editionsecriture.com


le 13 décembre 2011 : Louis-Ferdinand Céline : ultimes clichés

Affligeant.


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