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Alep mon amour

mardi 13 juin 2017, par Emmanuel Lemieux

Camille de Rouvray, Quitter Alep en guerre, Lormont, Le Bord de l’eau, octobre 2014, 166 p., 16 €

Politique. Relire ce témoignage trois ans après sa parution et sa médiatisation discrètes donne une patine étrange à l’actualité. À quoi reconnaît-on qu’une guerre est déclenchée ? Comment se situer ? Quelle réalité peut-on comprendre et comment s’y tenir lorsque tout est instabilité et désastre annoncé ? Ce genre de questions pour de jeunes occidentaux semblait remisé à une époque très lointaine, plus de 70 ans. Mais pour Camille de Rouvray (1985), jeune enseignante en Syrie, cette réalité s’est brutalement imposée.

La petite brindille trentenaire aux yeux rêveurs, ancienne du conservatoire de théâtre de Limoges, puis navigatrice autour du monde, a essayé d’attraper tous les fils d’une situation devenue de plus en plus inextricable. Auparavant, Alep était comme son Arcadie. Institutrice, elle faisait son affaire de la police politique, pourtant omniprésente et brutale. Elle en riait volontiers avec sa « petite bande d’Alep », des jeunes gens libéraux et bien éduqués, rieurs et délurés qui aimaient l’alcool, la musique, l’isolence. Elle apprennait à jouer de l’oud. Appréciait les habitants et l’esprit de la ville. Elle fréquentait le monastère de Mar Moussa, un bijou du XIe siècle, tenu par le père Paolo Dall’Oglio , où elle aida à l’archivage et à bonne tenue de la bibliothèque. Le 29 juillet 2013, le père Paolo, militant impénitent des relations avec l’islam, très respecté et critique sans gants du régime Assad, disparaît lors de négociations avec des cadres de l’État islamique, pour faire libérer des otages français. On ignore ce qui s’est passé et où il se trouve. Daech , lui, sillonne désormais la région, à quelques dizaines de kilomètres du monastère.

Elle part comme une somnambule, mais plus fort qu’un aimant, Alep -ou Halab - l’a rappelle en février 2012.

« Je vivais depuis plus de trois ans en Syrie quand les printemps arabes ont éclaté. En décembre 2011, le conflit qui s’intensifiait de jour en jour entre le régime de Damas et l’opposition m’a poussée malgré moi au départ . » Elle part comme une somnambule, mais plus fort qu’un aimant, Alep -ou Halab - l’a rappelé en février 2012.
Là, durant cinq mois, elle s’est retrouvée dans le vortex de la guerre naissante. Elle ne sait toujours pas pourquoi elle est revenue. Durant toutes ces semaines qui montent aux extrêmes, elle écrit ce qu’elle voit parce qu’ « elle n’en croit pas ses yeux  ». Elle écrit pour se tenir, pour accompagner de longues nuits obscures, sans électricité, avec de moins en moins d’eau, et la bande-son d’une ville en guerre. Elle ne comprend pas tout de ce tumulte physique, moral, intellectuel. Les ruines se font, les murs sont troués d’impact, les habitants et ses amis réagissent comme ils sont, s’adaptent comme ils peuvent, trahissent, se renferment, esquivent ou résistent dans les premiers temps à l’idée même d’une guerre, tentent encore de faire société, hésitent entre le repli et le départ de la cité dangereuse. Les éventualités de snipper, de bombe, de kidnapping s’infiltrent désormais dans les possibilités de la vie quotidienne. Sa petite « bande d’Alep », se désagrège. « Même critiques, la plupart d’entre eux soutenait le régime de Bachar. Certains ont rejoint la révolution par conviction, beaucoup se sont retrouvés brutalement déclassés et sont devenus des migrants économiques. On entretient des nouvelles désormais par les réseaux sociaux. »

Lorsqu’elle se résout à partir, Camille de Rouvray cette fois ressent « vraiment la peur », le danger est partout et palpable sur les routes qui mènent à la frontière.
«  J’écris comme on se fait les ongles » rit-elle. Ce journal de bord est un texte fluide, poignant et subtil, qui pose des questions sur les conditions d’une guerre moderne, et sa compréhension lorsqu’on est prise dedans. Le romancier Jean Rolin a poussé à ce que ce texte soit publié. De fil en aiguille, c’est un petit éditeur de sciences humaines qui l’a accepté.

Comment s’est effectué le retour à Paris ? « Quand on a vécu là-bas, on est un peu parano, les agents provocateurs étaient partout  », glisse t-elle. Alors que le chaos gagne la Syrie, que Daech forge les contours de son califat, que Russes et Américains y installent leurs ambitions, que des milliers de réfugiés cherchent de nouvelles frontières, elle a repris à Paris, une vie « à peu près normale  ». Elle préside une micro-association, Khalas ! (« ça suffit » en arabe) qui aide à l’animation d’ateliers d’arts graphiques pour enfants et ados dans les camps de réfugiés, ou en Syrie. Camille de Rouvray joue toujours de l’oud.


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