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Apprendre la géographie des zones grises

samedi 26 mai 2012, par Henri Lacour

Zones Grises, de Gaïdz Minassian, Editions Autrement. La part d’ombre de la géopolitique

Quoi de commun entre les favelas de Rio de Janeiro, le Puntand, le Haut-Karabagh, la vallée de la Kapisa et certaines narco-cités des quartiers nord de Marseille ? A priori peu de choses, à ceci près qu’on les qualifie toutes de « zones grises », un concept novateur dont l’ouvrage au terme éponyme, et signé de Gaïdz Minhassian, chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique, se demande ce qui se passe quand les Etats perdent le contrôle d’un territoire.

Dérégulation, désarticulation, sécession… bienvenue dans la zone grise ! Gaïdz Minassian cartographie l’ère post-moderne, celle qui a succèdé à l’ordre de Yalta, lorsque le monde était bien sagement divisé entre deux camps. Cette période est révolue, et à succédé, à l’ancienne bipolarité que l’on estimait éternellement en place, le nouveau désordre mondial, encore mal modelée et dont les zones grises, sources d’incertitudes géopolitiques, en sont l’incarnation la plus parfaite.
Il s’agit de territoires devenus de non droit, d’un périmètre très variable, allant de la taille d’une principauté de poche à celle d’une véritable province et tous, plus ou moins abandonnées par les pouvoirs publics. C’est également dans ces zones que s’est substitué le principe d’autorité étatique : l’Etat n’assurant pas ou plus ses responsabilités et prérogatives, une autorité de substitution s’installe mécaniquement car c’est bien connu, la nature politique a horreur du vide. La notion même de biens communs n’existe plus. Un groupe d’individus a partiellement ou totalement privatisé l’espace social et politique abandonné.

Bye Bye Max Weber et Norbert Elias

Parmi ces zones grises, deux sous-ensembles sont distingués par l’auteur. La première est qualifiée de "zone grise stato-centrée". Elle vise à renverser et détruire un Etat pour en reconstruire un autre, c’est notamment le cas de tous les mouvements d’auto-détermination à l’image des révoltes du Chiapas au sud du Mexique.
"La zone grise socio-économique" renvoie, quant à elle, davantage à un groupe d’individus qui rançonnent l’Etat, sans pour autant le détruire, et cherchent à détourner à leur plus grand profit certaines de ses ressources. Illustration la plus édifiante : les zones grises sous contrôle des mafias italiennes du sud, leur parfaite illustration.
Ces nouvelles « autorités » mettent néanmoins au placard les anciens us et coutumes du monopole de la violence légitime et fiscale si chers à Max Weber et Norbert Elias ! C’est d’ailleurs le cœur de la thèse de l’auteur qui souligne à quel point le concept de puissance publique (la violence et la taxe) a été désubstantialisé et progressivement remplacé par une myriade de pouvoirs plus ou moins puissants.

Les Etats faibles n’ont pas le monopole du chaos

C’est également un aspect intéressant de l’ouvrage du chercheur sur ce cancer gris : on aurait tendance à localiser ces zones uniquement là où sévissent les conflits armés. Or, il n’en est rien. Selon Gaïd Minassian, l’apparition de la zone grise ne serait que la conséquence d’un dysfonctionnement du pouvoir public quelle que soit sa nature, qu’il relève d’une démocratie, d’un Etat autoritaire, d’un empire, ou d’une monarchie… tous ces systèmes ont leurs zones grises agissant comme un miroir des difficultés de l’Etat concerné.

Si le Puntland somalien, les cartels mexicains, les groupes AQMI au Sahel représentent la manifestation de la faiblesse des Etats, les poches franciliennes de pauvretés et de violences, de même que les conflits de basse intensité du Caucase rentrent également dans la définition des zones grises et ce, malgré un contexte étatique complètement différent.

Un grain de sable dans le droit international

Si les zones grises constituent les manifestations des propres insuffisances de l’Etat, elles reflètent également l’abandon des politiques sociales dont l’Etat constituait le fer de lance lors de la grande époque des sociales-démocraties ou des Etats communistes, c’est-à-dire de 1945 jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et Ronald Reagan dans les années 1980.

Les Etats doivent en effet se poser la question de leur responsabilité dans la prolifération des zones grises. L’auteur estime que l’on a trop tendance à considérer ces « abcès de fixation » comme quelque chose de diabolique. Ainsi, les Etats, par manque de moyens financiers, mais aussi de ressources politico-intellectuelles se retrouvent à multiplier les politiques sécuritaires et à militariser leurs discours.
Gaidz Minassian plaide en conséquence pour une politique sociale internationale vigoureuse, destinée à restaurer dans ces territoires menacés par les prédateurs, la notion de biens communs. C’est particulièrement le cas au Pakistan, où la pression des Etats-Unis sur Pervez Muscharaf, mais également la corruption massive des élites et la sclérose des clans, n’a abouti au final qu’au développement des zones tribales et l’enfoncement progressif du pays dans un chaos indescriptible. De la zone grise à la part d’ombre du futur géopolitique, il n’y a qu’un pas à avancer.


Repères :

Zones Grises, de Gaïdz Minassian, Editions Autrement, Paris, 201 pages, 20,30 euros. Sortie : septembre 2011


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