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Arnaud Viviant se gainsbarre

jeudi 14 mai 2009, par Emmanuel Lemieux

Il vient de publier un livre-mémoire sur Serge Gainsbourg qui aurait 80 ans cette année. Aux Etats-Unis, il serait depuis belle lurette, l’un des disciples du rock critique Greil Marcus. En France, il doit se contenter d’un strapontin d’intello précaire.
Photo : Claude Germerie pour L’Agence Idea.

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Photo : Claude Germerie pour L’Agence Idea

« Intello précaire ». Le terme forgé par Anne et Marie Rambach pour leur essai (Fayard, 2002) – qui, signe des temps, préparent un Intellos précaires 2 –, colle bien à Arnaud Viviant.
Au chômage et en conflit avec son administration, il pigeotte ici et très las, bavasse littérature au Masque et la Plume, écrit des mythologies pour un magazine belge ou dans la revue communiste rénovateur Regards, quand il ne fait pas exploser les compteurs de Bakchich.info avec une chronique dilettante. Entre parenthèses, il vient d’enregistrer douze titres de « rock minimal », avec une pochette créée par Jean-Baptiste Mondino.
Le chroniqueur écrivain décoté du Libération des années 90, des Inrockuptibles et de la collection L’Infini de Philippe Sollers, pourrait être une star théoricienne à la Greil Marcus (Lipstick Traces ou Mystery Train, en Folio Gallimard). Mais en France, il doit se contenter d’un strapontin et de quelques tours de piste.

ll s’est amené, un peu bancroche, un peu chiffonné à la terrasse du café, coiffé d’un chapeau feutre et comme grimé d’épaisses lunettes et d’une barbiche. Il aurait pu être chroniqueur de ce goût-là dans les années soixante. Inside.

Arnaud Viviant est de réputation insupportable, il frise le ridicule lorsqu’il voit le néo-fascisme à toutes ses fenêtres, mais quand on lui donne un espace, il sait inciser dans les discours mous de la pop-culture et la cire de la société du spectacle, et faire couler une poésie séduisante.

Cette fin d’année, alors que la Cité de la musique s’est décidée à célébrer dans une exposition, le touche-à-tout Serge Gainsbourg, Arnaud Viviant – qui était d’ailleurs pressenti pour rédiger le catalogue de l’événement –, lui dédie un très beau texte, éclaté comme un abécédaire, intuitif et poétique, carambolage pétillant de nano-théories sur le chanteur majeur.
« J’ai voulu réaliser une analyse de son travail, raconte-t-il. C’est un personnage passionnant dans la pop culture, parce qu’il a subi l’époque dans laquelle il s’est retrouvé. Ce type pétri de dadaïsme, de surréalisme et de culture qui rêve d’être peintre côté, comprend brutalement quelque chose sur la valeur artistique. Alors qu’il vivait dans le système d’une valeur supposée et imposée de l’œuvre d’art, Serge Gainsbourg conforte l’idée de la valeur d’une œuvre. Face à la loi du marché, le voilà sommé d’inventer de nouvelles formes et celui là même qui n’a rien à avoir avec son époque et son économie, pratique le plus formidable détournement d’art mineur.
Avec Gainsbourg, on n’a pas le sentiment d’avoir quelqu’un de vieux, et d’ailleurs de mort. C’est Gainsbarre qui est crevé, mais le dandysme de Gainsbourg lui n’est pas fini. Il évolue, il s’insinue dans les rouages, et suscite toujours autant de demandes d’adaptation dans le monde. C’est une figure mondiale de la provocation et qui, dans cette contre-révolution morale à l’oeuvre en France, fait du bien, non ? »

Dans cet autoportrait en creux, d’ailleurs mégalomaniaquement titré « Gainsbourg vu par Arnaud Viviant », on a soumis quelques mots de l’abécédaire à l’auteur. Toute coïncidence...

Alcool. « Moi, je viens de Touraine. Mes arrière-grands-parents, mes grands-parents, mes parents tenaient un drôle d’univers à Tours, la brasserie Le Chanteclerc où j’ai passé toute mon enfance, et qui depuis, est devenue une agence immobilière. Autant dire que l’alcool coule dans mes veines. J’aime le vin “debordien”, la boisson des amitiés. Et j’éprouve une grande tendresse pour les vins de table plutôt que les vinaigres de luxe que l’on déguste en se donnant des grands airs. »

Amour. « C’est le sentiment avec lequel j’ai le plus de difficultés. S’oppose un goût assez fort pour la solitude. Je déteste les milieux sociaux en général, j’aime les traverser. »

Aphorismes. « Ça me revient par vagues j’ai même rêvé que je commençais un recueil. Il y a ceux-là : "Toutes des dupes sauf ma mère” et puis, "Je suis un pédant refoulé“ ».

Autoportrait. « Je me méfie en général des portraits. Il n’y a que Michel Leiris qui a réussi son coup, de mon point de vue. Sinon l’auto-analyse m’amuse : je me dédouble. »

Bardot. « Rien à foutre ! J’aime la chanteuse de Gainsbourg, c’est tout. Birkin est bien plus intéressante. »

Boudins. « Les Blanches, les Noires, j’aime beaucoup. Gainsbourg s’est tapé beaucoup de moches, et a su révéler la beauté des laides. »

Cigarette. « Ma meilleure amie. C’est le comble même de la jouissance dans la durée d’un plaisir. »

Cinéma. « Je souffre de claustrophobie. Les grandes salles m’ennuient. Ce qui me retient au cinéma, c’est l’écran. J’aime les écrans, tous les écrans, des lunettes – j’en change souvent, aujourd’hui des Cutters and Brooks de Londres- aux pare-brise en passant par les ordis. Ce sont des anamorphoses de la réalité qui s’offrent en permanence. »

Emprunts russes. « Je ne suis jamais allé en Russie, mais il y avait bien des assignats russes chez mon arrière grand-mère. L’URSS, le communisme, ça ne me disait rien. J’étais totalement dépolitisé. En fait, c’est grâce à Libération et aux pages livres que j’ai commencé à m’y intéresser. Antoine de Gaudemar à l’époque cherchait un journaliste pour chroniquer la réédition de La société du spectacle de Guy Debord, et je me suis mis sur les rangs. Je ne connaissais pas du tout. Un choc, mes amis. »

Individualisme. « Je suis individuel, pas individualiste. »

Scatologie. « Un long long sujet. Psychanalytiquement, c’est sans fin. Ça m’a passionné vers 30 ans, notamment le rapport entre la merde et l’argent, l’anal et le DAB. Les peintures de Gérard Gasiorowski (1930-1986), notamment la série Le jus des tourtes qu ‘il a peint avec sa merde mélangée à des herbes aromatiques, me fascinaient. »

Père. « En général, on cherche à les tuer. Ils finissent par mourir eux-mêmes. J’ai rencontré plein de pères bienveillants, et quant à moi, je crois que je ne suis pas un mauvais fils, et en tant que père, j’ai été un pionnier de la garde alternée. »


Repères :

Gainsbourg vu par Arnaud Viviant, Hugo&Cie, 318 p., 25 €


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