Au Japon, la guerre est-elle vraiment finie ?

Le 10 septembre 2009, par Arnaud Vojinovic

Le changement politique au Japon va t-il faire basculer les mentalités négationnistes et ouvrir un examen critique sur les exactions du pays durant la guerre du Pacifique. Rien n’est moins sûr.

#Japon
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Yukio Hatoyama

Les médias internationaux ont qualifié d’historiques les dernières élections qui se sont déroulées au Japon. En effet suite à ces résultats, le Parti démocratique du Japon (PDJ) chassant le Parti libéral-démocrate (PLD), le parlement japonais devrait sans surprise nommer Yukio Hatoyama au poste de premier ministre.

Mais ce n’est pas la première fois que le parti au pouvoir est chahuté. En 1955, les conservateurs avaient du s’allier pour bloquer les partis de gauche, ce fut l’acte de naissance du PLD et du « système 1955 ». Il ne fut remis en cause qu’en 1993 lorsque le PLD perdit les élections au profit des socialistes. Victoire de courte durée car les socialistes dès 1994 seront dans l’obligation de former un gouvernement de coalition avec les conservateurs.

En 1998 ils perdaient les élections remportées par le PLD qui forma l’année suivante un gouvernement de coalition avec le parti bouddhiste. Face à une opposition très forte le PLD a pu tout de même se maintenir au pouvoir via le jeu des factions, un réseau clientéliste et un découpage électoral favorable. Mais malgré la forte personnalité de Koizumi Junichirô (Premier ministre de 2001 à 2006), les scandales financiers à répétition ont eû raison du parti au pouvoir.

Les observateurs étrangers voudraient voir en cette victoire la fin de la période de l’après-guerre alors qu’en réalité elle n’en est peut être que le début. En effet plusieurs dossiers serpents de mer demanderont au nouveau gouvernement une attention toute particulière.

La folie américaine d’utiliser l’arme nucléaire a affranchi le Japon de tout examen critique, et encore moins de repentance, pour ses exactions pendant la guerre du pacifique. Et ce n’est pas les 20 millions de morts chinois, le sac de Nankin ou les agissements de l’unité 731 (qui mena des recherches sur des cobayes humains) qui enlèveront l’idée fortement ancrée au Japon que la guerre du Pacifique fut avant tout une guerre de libération et de lutte contre le colonialisme entre autre britannique.

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Koizumi Junichirô

L’attitude de Koizumi Junichirô, homme fort du Japon de 2001 à 2006 a toujours été ambigüe sur ce sujet. Par exemple sa visite le 1 janvier 2004 en costume traditionnel d’un sanctuaire shintô où reposent 14 criminels de guerre (procès de Tokyo) avait fortement choqué les opinions en Chine et en Corée. C’est comme imaginer l’inimaginable en Europe : une Angela Merkel fêtant la Saint Sylvestre avec des anciens d’une division SS comme Das Reich.

A la décharge du Japon, l’allié américain qui se montre de plus en plus embarrassant au fil des années, ne l’aide pas beaucoup. Le nouveau prochain Premier ministre travaillant déjà sur un accord de retrait des 47 000 militaires américains stationnés sur l’île d’Okinawa, a reçu une fin de non recevoir de la part de la Maison Blanche : aucune renégociation possible. Okinawa est la base majeure des forces américaines dans la région Asie-Pacifique.

La diplomatie de l’excuse

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Affiche de propagande de la seconde guerre mondiale

De même la normalisation avec la Chine qui débuta en 1972 avec la restauration des relations diplomatiques et qui déboucha en, 1978 à la signature enfin du traité de paix, 33 ans après la capitulation japonaise face aux troupes américaines et soviétiques, n’a pas réglé le dossier épineux qui concerne les dommages de guerre dus par le Japon à la Chine.

Tchang Kaï-chek refoulé à Taïwan et un peu aidé par les américains alors que le Japon faisait office de base arrière pendant le guerre de Corée renonça en 1952 à toute indemnité ; la chape de plomb communiste ne remit pas en cause ce renoncement.
C’est Taïwan qui, en reconnaissant le gouvernement de Pékin en 1991, a limité la portée du traité de 1952. Il n’en a pas plus fallu pour que des civils Chinois tentent des actions judiciaires au Japon pour demander réparation.

En 2002, 180 chinois ont exigé des compensations pour des tests bactériologiques [1]. La demande a été rejetée sur le motif que des individus ne peuvent demander des réparations à un Etat. Ils durent se contenter d’excuses formulées par la cour.

Plus récemment, en 2007, la Cour Suprême japonaise a rejeté la demande de réparations de deux femmes d’origines chinoises qui avaient été enlevées et forcées à se prostituer dans les bordels de l’armée japonaise. Elle a également cassé le jugement de la Haute Cour de Justice favorable à 5 ouvriers chinois qui attaquaient la société de construction Nishimatsu Construction pour travail forcé. Dans ces deux cas, le motif invoqué pour le rejet était qu’une personne physique de nationalité chinoise ne pouvait demander des dommages de guerre à l’Etat japonais.

Mais cela est aussi valable dans l’autre sens. Trois femmes japonaises ont attaqué l’Etat Japonais pour ne pas les avoir rapatrié de Chine lors de la débâcle en 1945. Elles n’avaient pu revenir au Japon qu’en 1978, et 1988 pour l’une d’entre elle. Déboutées une première fois, la Cour Suprême a rejeté l’appel en février dernier.

Alors que la Chine, poussée par une opinion publique traumatisée par les atrocités japonaises, souhaite un engament fort et sincère de la part du Japon dans la reconnaissance et la réparation de ses crimes de guerre, la stratégie diplomatique du Japon est basée sur l’excuse symbolique, ne voulant rien céder sur le terrain juridique.

C’est devenu une tradition, chaque rencontre international voit le représentant japonais s’autoflageller et s’excuser du comportement du Japon pendant la Seconde guerre mondiale, sans rentrer dans les détails de l’histoire. Une forme de négationnisme courtois. Le nouveau parti au pouvoir fera t-il évoluer les mentalités et rentrer le Japon dans l’après-guerre ?



[1L’unité 731 a ainsi tué plusieurs dizaines de milliers de personnes



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