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Bruno Fuligni

samedi 16 mai 2009, par Emmanuel Lemieux

Fuligni Bruno

Tags : Dictionnaire

Sans le grain de folie de Bruno Fuligni, qui aurait exhumé les secrets en déshérence de la préfecture de police ?
Cet amateur d’archives qui a publié un formidable album sur quatre siècles de faits-divers parisiens a une tendresse certaine pour le patrimoine caché des excentriques et des marginaux de la société et de la politique [1].

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Portrait dessiné : Darius

Le jeune homme soutient votre regard. Sidéré, ou rempli d’orgueil ? C’est le visage aux yeux clairs de la photographie anthropométrique, répertoriée par la préfecture de police de Paris sous le numéro 415.831. Aujourd’hui, le beau visage qui fait la couverture d’un livre hors normes, conserve toute son énigme. Dans le livre, on apprend que ce jeune homme de vingt ans s’appelait André Soudy. En avril 1912, il faisait partie de la bande à Bonnot. Il a été guillotiné le 21 avril 1913. Les mots recueillis et calligraphiés avec soin par les policiers ont été dits par un gavroche de la Belle époque : « J’suis un pas-de-chance, j’écope tout le temps ! » se plaignait le gamin, tuberculeux, syphilitique, petit apache devenu pointure dans la formation de Jules Bonnot, cet « illégaliste » sans idéal et qui finit même par dégoûter les anarchistes.

Dans les archives de la préfecture de Paris, s’accumulent comme des cadavres de papillons de nuit, les fiches de « la bande à Bonnot », leurs empreintes digitales, leurs poids et leurs largeurs, leurs visages aux traits durs. Le portrait de Jules Bonnot, impérial et goguenard, est complété par son cliché de cadavre au visage tuméfié sur le marbre de la morgue, et par la photographie de la fosse du cimetière de Bagneux, comme pour convaincre le préfet de l’époque que le diable a bien été remis dans la boîte.

Bruno Fuligni, né en 1968, est massif, carré et malicieux, exactement comme cette mémoire brute qu’il dégage peu à peu des centaines de dossiers renfermant papiers grignotés, carbones chiffonnés ou photogrammes anthropométriques jaunâtres, ceux des archives en vrac de la préfecture de police de Paris. L’informatisation des archives n’est pas encore entièrement réalisée, et les côtes qu’il parcourait se lisaient comme un roman sans queue ni tête, mais avec un réel suspense. Il s’est fait aussi aider par les indications du chef du service des Archives et du Musée de la préfecture de police, Claude Charlot, et d’Isabelle Astruc, conservateur du Musée.

Reste que Bruno Fuligni est un grand braqueur de mémoire, qui traque les secrets, entortille la queue des rumeurs et fait main basse sur de drôles de secrets de famille, ceux de la police observant la société.
« Les documents que j’ai retrouvés et qui m’ont le plus ému, sont sans aucun doute le dossier de procédures du permis de séjour à un étranger, attribué à Trotsky, et sa procédure d’expulsion », s’emballe Bruno Fuligni. Il cite également le rapport de police franco-belge sur le couple Rimbaud et Verlaine. Ou encore, la création du Bureau des objets trouvés, cette part surréaliste de la police.

L’amateur d’archives vient de diriger Dans les secrets de la police, un magnifique album de documents en tout genre, ramassant quatre siècles de criminalités et délinquances observés par une police attentive et parfois très inventive par rapport à la réalité. Il n’a eu qu’à proposer à une théorie d’écrivains et d’historiens, ses trésors de papier pour que soient exaltées des époques et des mentalités révolues. Des mois durant, il a visité les recoins empoussiérés de la mémoire policière. « Mon exploration s’est faite dans des conditions optimales de consultation, avec des archives que l’on peut encore manipuler », explique-t-il. Et même, classer, et ordonner. « De nombreuses archives de la PP ont brûlé durant la Commune, mais il reste beaucoup de choses. Ce qui constitue l’originalité de ce fonds, c’est la grande richesse des archives photographiques. Il m’a fallu travailler lentement, à tâtons, par déduction. »

Ordre, complots et courtisanes

Les cinq grands chapitres du livre que le découvreur de mémoire a dirigé, révèlent le royaume de la grande truanderie et de la criminalité, étroitement lié à la politique, ou aux évolutions des mœurs, mais aussi les adaptations professionnelles, morales et technologiques de la police. L’ouvrage débute par un grand crime politique, celui d’Henri IV massacré par le mystique Ravaillac. Le registre d’écrou, l’interrogatoire et l’ordonnance d’exécution du 27 mai 1610 racontent la personnalité du régicide, mais aussi, des tenailles au plomb fondu jusqu’à l’écartèlement, son terrible châtiment. Dans ces archives, Bruno Fuligni a retrouvé les recettes manuscrites de l’empoisonneuse marquise de Brinvilliers, les registres de la Conciergerie, la silhouette de Cartouche et les ordres de comparution des tribunaux révolutionnaires durant la Terreur.

Le XIXe siècle est celui des complots, des figures ambivalentes comme Vidocq, bagnard devenu grand flic, et de l’ordre selon Napoléon qui détermine les fonctions du préfet de police de Paris. C’est la préfecture de police qui hérite de l’administration révolutionnaire des prisons parisiennes. On y envisage les utopies carcérales, la fonction panoptique de la surveillance. On structure également le registre des courtisanes, surveillées par la police des mœurs. Les mœurs batifolent avec la vie culturelle de la capitale. Sarah Bernhardt intrigue les gazettes comme les indics. Sous le second Empire, on tient scrupuleusement à jour, le registre des 1 200 homosexuels prostitués de la capitale, « pédérastes », « jésus » (jeunes) et « tantes ». La police collectionne ainsi dans leur fichier, les cartes postales publicitaires des jeunes gens et des courtisanes. En 1870, ce sont les communards qui retiennent toute l’attention pour des années à venir des observateurs de la préfecture, dont les locaux de la rue de Jérusalem ont été entièrement brûlés.

Les enquêteurs se font la main sur les grandes affaires criminelles qui deviennent de véritables légendes urbaines et mythologies modernes. Quand les policiers ne tirent pas eux-mêmes, ils examinent avec prescience ou un certain détachement, les impacts des balles politiques et les indices semés par la société. « Ce sont des documents, en général, très bien faits, et plutôt bien écrits qui manient le subjonctif, le passif et la subtilité dans les termes. Il y a un grand sens de ­l’observation, les détails qui tuent, la précision », remarque l’historien. On tâtonne, on « bertillonne », on suppute.

Mais c’est également un ouvrage qu’il faut lire entre les lignes. « L’imputation la plus grossière peut avoir valeur d’information sur l’époque », avertit Bruno Fuligni. Les indicateurs et petits mouchards ont tendance à en rajouter dans leurs comptes rendus pour se faire bien voir des policiers, une petite information de rue peut prendre ainsi l’allure d’un complot. Sur le fond, trois questions, trois mobiles, trois sujets reviennent sans cesse dans les affaires criminelles : l’argent, le pouvoir, le sexe.

Les fantômes de l’opéra parlementaire

L’intarissable mémorialiste des canailles et des fantaisistes n’a qu’une visée : « toucher le grand ou le marginal, pour se faire passeur et vulgarisateur de cette mémoire historique intimidante ou négligée. » Son grand-père était marchand forain, et pétri d’érudition. Et finalement, le petit-fils poursuit cette capacité familiale de l’émerveillement. Son appétit d’archives le conduit à rendre des hommages posthumes à des fantômes injustement oubliés par la mémoire collective.

Même s’il n’aime pas que l’on fasse trop le lien avec son activité professionnelle, Bruno Fuligni, est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, qui mettent en scène et remettent en mémoire les passions françaises. De secrétaire analytique des débats, le fonctionnaire s’est retrouvé peu à peu dans un rôle qui lui va comme un gant, un gant unique, responsable des publications historiques de l’Assemblée nationale. En 2008, il a ainsi exhumé le débat parlementaire, en mars 1908, sur le transfert des cendres d’Emile Zola au Panthéon, avec les orateurs Maurice Barrès et Jean Jaurès [2]. Bruno Fuligni a également remis en mémoire, les députés morts au combat, ou bien captivité, durant la Grande guerre. Il a ainsi repêché de l’oubli, le député Henri Ghesquière, ouvrier fileur, député socialiste du Nord, par deux fois, et qui avait milité pour l’indemnisation des accidents du travail, ainsi que pour une protection sociale des filles mères. En juillet 1915, après avoir perdu son fils au champ d’honneur, le député Ghesquière fut accusé d’avoir incité à la grève les ouvrières travaillant pour l’ennemi dans cette zone occupée par les Allemands, et mourut en captivité. Autant dire que Bruno Fuligni fréquente tous les fantômes de l’opéra parlementaire, comme ­l’atteste son Quinze mille parlementaires d’hier et d’aujourd’hui (Horay, 2006), ou son scénario télévisé, Les aventuriers de la république.

Il a un goût très sûr pour les angles morts de la république, et les corners de la société. Son premier livre, L’État c’est moi (Les Éditions de Paris, 1998) fut dédié aux fabricants d’utopies plus ou moins bizarres, comme ce petit conseiller municipal de la Seine devenu sans qu’il le demande roi de jungle amazonienne. On lui doit également la réhabilitation du député Philibert Besson. Jugé « fou » par ses pairs en 1932, il prophétisa sur l’Europe qui courait à la guerre généralisée, et qui s’ingénia à faire circuler l’europa, la première monnaie commune européenne. Déchu de son mandat, pacifiste, emprisonné, le « fou » allait devenir martyr en étant assassiné en 1941 par le régime de Vichy.

En 2009, Bruno Fuligini publie son Dictionnaire des mots oubliés de la politique (Horay). « Au moins un millier de néologismes qui condensent toute une culture politique française ont disparu, estime-t-il. Qui se souvient par exemple d’une « watrinade » ? » Du nom d’un ingénieur, Watrin, tué par des ouvriers lors d’une contestation sociale en 1886. Rien que ce mot comme un bonbon en bouche met en appétit Bruno Fuligini, le grand braqueur de patrimoine caché.


[1les secrets de la police, sous la direction de Bruno Fuligni, L’Icono­claste.

[21908, Zola au Panthéon, avec une introduction de l’historien Alain Pagès, Assemblée nationale-Editions du Patrimoine.


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