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« Ce sont les mêmes familles qui détiennent, depuis des siècles, le pouvoir au Maroc »

vendredi 19 juin 2009, par Hélène Bravin

Michel Abitbol, africaniste et orientaliste de renom, spécialisé dans l’étude des relations judéo-arabes, vient de publier un livre fleuve sur l’« Histoire du Maroc » (Perrin). Sans compromission, il fait état des évolutions successives du Maroc. Il s’attarde notamment sur les années de règne sans partage d’Hassan II. Des morceaux d’histoire qui livrent quelques clefs sur le Maroc d’aujourd’hui. Interview.

Quel bilan faîtes-vous du règne d’Hassan II ?
Hélène Bravin (Claude Germerie pour L'Agence Idea)

Lors de la dernière décennie du règne d’Hassan II, le Maroc s’est dirigé vers une forme de mixte : une monarchie parlementaire et une démocratie. Mais cela n’avait rien à voir avec l’Espagne, l’Arabie Saoudite ou encore la Jordanie. Quand la société civile a pu s’exprimer, elle l’a fait en sachant qu’elle ne devait pas franchir certaines limites. Avant la mort d’Hassan II, la chape de plomb s’est levée sur certaines questions, notamment sur celle du bagne de Tazmamart, la situation de la femme ou celle des Berbères. Mais il était hors de question que l’on s’exprime sur la Royauté, la notion de Commandeur des Croyants ou encore sur la question de la marocanité du Sahara.

L’arabisation forcée du Maroc mise en place par Hassan a-t-elle provoquée un frein à l’économie ?

Tout à fait. Elle a été même son principal blocage. L’arabisation, qui a été insufflée à Hassan II par ses ministres de l’Education, a été utilisée à outrance comme un outil politique pour lutter contre les « gauchistes » qui cherchaient à instaurer un pouvoir socialiste antimonarchiste. Hassan II a créé, en fait, un courant à deux vitesses. Des diplômes de seconde zone ont été créés pour les arabisants, tandis que les francophones ont pu étudier dans les filières de prestige étrangères, notamment en France ou aux Etats-Unis. L’ascenseur social a de ce fait été bloqué, car ce sont les francophones, une fois leur cursus terminé, qui ont pris la tête de l’économie. Hassan II à la fin de sa vie a tout de même reconnu, mais un peu trop tardivement, que cette politique d’arabisation a été une erreur.

Ces dirigeants sont-ils issus du Makhzen ?

Le Makhzen, autrement dit l’administration qui par extension est devenue synonyme de l’Etat, recrute toujours en son sein. Ce Makhzen a donc une assise sociale très étroite. Résultat : ce sont les mêmes familles qui détiennent, depuis des siècles, le pouvoir au Maroc. Aujourd’hui, depuis l’arrivée de Mohammed VI, les choses ont un peu changé. Ce dernier, a recruté quelques hommes de son entourage en dehors du Makhzen…mais la tradition reste forte.

Cette arabisation à outrance a-t-elle jouée dans l’islamisation du Maroc ?

En faisant venir des enseignants d’Egypte, appelés Frères musulmans, ou d’Arabie Saoudite, Hassan II a fait le lit de l’islamisation au Maroc. Pour freiner ce mouvement, durant les 5 dernières années de sa vie, Hassan II a tout fait pour récupérer islamistes en les faisant entrer dans le système politique. Pour la majorité de ces derniers, il y ait parvenu. Sa force a été d’en faire des islamistes de pouvoir. Reste l’association Al-Adl Wal-Ihsane (non reconnue), le mouvement du vieux chef islamiste, le cheikh Yacine, et de sa fille Nadia que le pouvoir actuel n’arrive pas à dompter.

Dans votre livre, vous n’abordez pas le règne de Mohamed VI. Que pouvez-vous dire sur ce nouveau roi qui règne depuis 10 ans maintenant ?

Contrairement à son père, il communique peu, voire pas du tout. Il est absent. Les Marocains ne sont même pas au courant qu’il est en France depuis un mois….


Repères :

Michel Abitbol (1943) est un africaniste et orientaliste de renommée mondiale, spécialisé dans l’étude des relations judéo-arabes. Professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, il a également enseigné à Paris (EPHE, EHESS, université Paris VIII, Institut d’Études Politiques). En 2000, l’Académie française lui a décerné le prix Thiers d’histoire et de sociologie. Il a publié de nombreux ouvrages, dont Les Deux Terres promises, Les Juifs de France et le sionisme (1897-1945) (Olivier Orban, 1989) et plus récemment Les Amnésiques, Juifs et Arabes à l’ombre du conflit du Proche-Orient (Perrin, 2005). Et son dernier livre, « Histoire du Maroc », publié aux éditions Perrin.


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