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Un blog de Sylvie Taussig. Chercheuse au CNRS et romancière.

Chaska et l’autre sentier lumineux

jeudi 16 novembre 2017, par Sylvie Taussig

Où la chercheuse rencontre un couple de born again de la culture inca.

Dans le civil, ils se prénomment Luisa et Roberto. Dans leur dimension chamanique et leur retour spirituel et culturel aux principes reconstitués du Tahuantinsuyo (Empire inca), Chaska et Tarpuq.
Le couple cherche à retrouver une pakarina, que l’on peut traduire par « lieu d’origine » ou « berceau » de l’ancêtre fondateur d’un allyu – soit famille élargie ou clan. Mais paka signifie aussi « secret ». Et cette démarche de retour aux origines cultive beaucoup de secrets, essentiellement dus à l’oubli de la signification des pratiques cultuelles. Ainsi les ancêtres de Chaska et Tarpuq ne proviennent sans doute pas des hauteurs de la Vallée sacrée, le sang et les gènes comptent peu dans le choix moral d’un mode de vie.

Le couple cherche à retrouver une pakarina, que l’on peut traduire par « lieu d’origine »

Luisa-Chaska est originaire de Lima et d’une famille rationaliste, mais son père géologue, m’explique t-elle, a toujours été en quête de ces lieux dont la vénération s’est prolongée à travers le temps, sans que les donateurs d’aujourd’hui sachent seulement pourquoi ils y déposent leurs offrandes : feuilles de coca, pierres, palo santo, mais aussi figures chrétiennes. C’est ce dernier détail qui hérisse Chaska la douce, elle qui fait tout pour protéger sa pakarina des assauts d’une Église éradicatrice des racines culturelles de ce peuple natif : dans la cosmovision andine, il n’y a pas le dieu, et le christ ne doit pas entrer dans ces offrandes naturelles.
Le père de Chaska était entré en contact le premier et s’était rapproché d’un allyu de Lima constitué par des populations originaires d’Ayacucho poussées à l’exode rural. Ainsi est faite la capitale, centre criollo : des blancs, des mestizos et, à 70 %, des cholos, indiens venus à la ville et, si je puis dire, qui se sont auto désindianisés afin d’accéder aux promesses de la culture urbaine. Mais relégués dans les quartiers insalubres. Au fil des années et des générations, pour lutter contre l’anomie et la discrimination dans un pays fortement racialisé, certains affirment leur identification indigène et renouvellent le sens d’une vie communautaire. Si beaucoup de ces communautés ont des ressorts puissamment politiques, le groupe de Chaska lui refuse tout engagement militant, de peur de l’instrumentalisation. Et puis, on a les souvenirs d’effroi des années de terreur.
Ceux de la guerre civile (1980-2000) entre les maoïstes de Sentier Lumineux d’Abimael Guzman et le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru contre l’État péruvien. 70 000 morts estimés. Or la famille de Chaska est précisément originaire d’Ayacucho, berceau du mouvement Sentier lumineux. Son chef, Abimaël Guzman, vivait à Villa El Salvador, au sud de Lima, le quartier bidonville surgi du désert et connu pour son expérience d’autogestion, bientôt gangrené par la radicalité politique et bientôt le plus frappé par le terrorisme. De cette page d’horreurs, la famille de Chaska préfère se concentrer désormais sur le rétablissement de la religiosité andine. Résultat : on assiste au renouvellement des offrandes à Pachacamac, un site archéologique au sud de Lima.

Oublier les 70 000 morts de la guerre entre Sentier lumineux et l’État avec de nouvelles pratiques de la religiosité andine

Cernée par l’expansion incontrôlée de la capitale et transformée en une ville champignon, le site considéré comme le berceau des origines aimante la communauté qui s’y est installée depuis 1992, soit 500 ans après la " découverte de l’Amérique". Dans ce lieu qui fut toujours réservé aux activités sacrales des civilisations pré incas et inca, ce nouveau cycle de 500 ans figure à leurs yeux comme celui d’un recouvrement d’identité. La communauté de Chaska et de son mari Roberto-Tarpuk, peut-être parce que son exigence de ritualité andine est dépolitisée, obtient quatre fois par an le droit de célébrer son culte sans avoir à payer le droit d’entrée – la même dérogation est prévue par exemple pour toutes les églises dont la visite est payante en dehors du culte.

"L’oubli est récent", m’explique-t-elle, "et récent le désir de ne pas oublier et de réinventer sa vie". Ainsi chacun de leur côté, autodidactes péruviens et chercheurs étrangers s’associent pour donner histoire et mythe à ces rites toujours vivants, mais dont la signification s’est égarée. Allez comprendre... Étoile et semeur s’approchent des waka et pakarina un livre à la main comme un voyage dans l’inconscient. Le rêve d’une civilisation perdue et les pèlerinages paisibles, dans le refus de toute théâtralisation et mise en costume, nourrissent des pratiques quotidiennes et une éthique individuelle, insiste t-on, mise au service des autres. Réciprocité et gratuité. Aussi l’allyu, adossée à la communauté et à une conception universelle de la cosmovision, accueillante à l’étranger et curieuse des indianités autres – par exemple les pratiques et conceptions des natifs amazoniens – n’a-t-elle pas non plus, et surtout pas, de contact avec les acteurs de l’instrumentalisation commerciale des rites et plantes. Chaska la born again n’a que faire des sorciers de Pisac, rompus au marketing mondialisé du tourisme spirituel.


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