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Chevènement contre la langue de coton

mardi 8 février 2011, par Thierry Germain

Déclinistes s’abstenir : Dans l’ennui ambiant des débats politiques, Jean-Pierre Chevènement publie son essai sans fard sur une nation fatiguée mais qui peut être réveillée.

Il est des temps comme ceux-là où peu de voix semblent percer le duvet d’un débat politique cotonneux. Conforme jusque dans ses exagérations, le forum se rapetisse dans des proportions qui finiront par faire douter de son existence même. L’eau tiède envahit tout et l’on passe son temps à se demander si l’on a trop froid pour ce qu’il fait chaud ou trop chaud pour ce qu’il fait froid. L’air du temps s’est climatisé à outrance.
La France ne s’ennuie pas. Elle nous ennuie.
Non que les idées fassent défaut. Tous horizons confondus, jamais l’on a brassé autant de concepts, produit autant de notes et écrit autant de savants ouvrages. Fondations, think tanks, partis, sites web…, la géographie des idées présente de jolis contours. Alors ?

Est-il neutre que des mois de réels efforts et une forte attention médiatique ne permettent pas au PS de disposer encore d’un corpus d’idées identifiant, porteur et clivant ? Est-il indifférent que les mauvaises inspirations d’un président de hasard rythment et déterminent la teneur et le niveau de notre débat démocratique ? Est-il sain enfin que se multiplient forums, colloques, états généraux et tribunes, souvent de très grande qualité, sans que jamais l’on ne sache où et comment ces idées seront mises en œuvre pour agir sur le réel ?
Ce sont ces interpellations que l’ouvrage de Jean-Pierre Chevènement ramène sur le devant de la scène.
Ceux qui attendaient le testament bouillant et brouillon d’un prophète incompris et revanchard du PS en seront pour leurs frais. Il y a bien en passant quelques horions balancés sur des têtes déjà maintes fois visées. Et plusieurs épisodes contemporains bénéficient d’un angle d’approche point trop déplaisant quant à la posture de notre auteur.
Son œil est bien sûr en permanence rudement fixé sur ses anciens camarades de la rue de Solférino. De la même façon, lorsque Vincent Auriol devait évoquer le socialisme, il s’amusait à citer un petit caboulot de sa jeunesse portant fièrement en devanture : « restaurant ouvrier, cuisine bourgeoise ».

Passons. Le cœur du propos est ailleurs dans ce livre.

Comment véritablement agir en amont, à l’intérieur même du système de production, et ne plus se contenter d’une action sociale qui ne peut qu’atténuer des déséquilibres déjà créés ? Comment enfin analyser sans tabou le choix économique de 1983 et ses conséquences à long terme ? Pourquoi ne pas admettre avoir par trop concédé à des partis pris économiques et idéologiques dont la crise de 2007 nous a brutalement démontré l’inefficience et le danger ?

Plutôt que d’esquiver la question en surfant sur la condamnation morale (et récente) d’un capitalisme vite qualifié d’ultra, pourquoi ne pas déterminer une approche réellement originale du système économique mondial, de ses règles, de ses objectifs, de sa raison d’être collectivement pensée ?

Comment refonder une politique européenne dont l’auteur a raison de dire qu’elle fut un idéal de substitution pour François Mitterrand, ce qui n’enlève rien à sa valeur, mais interroge sur son rythme, ses modalités et parfois même ses fondements ?

Faut-il se défendre de vouloir abattre l’euro lorsque l’on veut en questionner les règles ? Ne peut-on interroger jusque dans ses logiques mêmes une politique économique européenne très largement déterminée par l’Allemagne et ses enjeux ?

Qui a intérêt aujourd’hui comme hier à laisser en déshérence un concept aussi essentiel que celui de nation, et comment bâtir de nouveaux équilibres internationaux sinon en sachant d’où l’on part, et d’où l’on parle ?

Force des arguments, rigueur de l’analyse, capacité à mettre en perspective, clarté de la réflexion, vivacité de la plume, l’essai de Jean-Pierre Chevènement est d’une belle tenue.
Il apporte surtout une vision qui retient l’attention pour deux raisons principales :

Si l’on en croit Jean-Pierre Chevènement, une phrase a beaucoup pesé dans sa démarche et jusque dans les motivations même de ce livre, quelques mots glissés par François Mitterrand à l’auteur en 1979, à quelques mois d’un rendez-vous crucial pour la gauche et le parti socialiste : «  Je ne pense pas qu’aujourd’hui la France puisse faire autre chose, hélas, que de passer à travers les gouttes. »
C’est fondamentalement la réfutation de ce pessimisme résigné qui guide l’ouvrage et la pensée de Jean-Pierre Chevènement, même s’il est juste de faire remarquer que François Mitterrand aura mobilisé tout son talent et jusqu’à la limite de ses forces pour tenter de faire mentir sa propre réserve.

Car au-delà des arguments financiers et économiques, des interrogations idéologiques, des positions politiques, des considérations géostratégiques ou des options sociales et sociétales, ce qui traverse l’ouvrage que nous livre l’ex-leader du CERES, c’est d’abord le sens même de l’action politique, et la valeur inestimable pour faire bouger les lignes d’une vision affirmée et projetée vers l’avenir.

Une vision qui pour l’auteur doit être celle d’acteurs politiques dignes de ce nom, mais aussi et surtout celle de la France. « Pluralité des mondes », « intérêt général commun à toute l’humanité », « régulation et finalité sociale du développement économique », « remettre le politique aux postes de commande », « Europe européenne », « dictature de l’instant »…, tous ces enjeux renvoient finalement à la volonté et la capacité de notre pays de porter une voix originale et forte dans le concert des nations en devenir, et une voie qui pour l’essentiel serait fondée sur une approche régénérée et ambitieuse de notre idéal républicain.

N’y aurait-il là qu’un parti pris déclamatoire de la part du hussard Chevènement ?

Chacun connaît le conte d’Andersen, la petite fille aux allumettes. Toutes ces allumettes brûlées et tous ces rêves à peine entrevus, ce sont aujourd’hui ces crédits que l’on prend et reprend et qui finalement vous piègent, ces espaces de consommation qui vous donnent durant de fugaces moments l’illusion d’être à votre place dans le système, avant que, la dernière allumette éteinte, le dernier crédit épuisé, il ne faille affronter à nouveau la rigueur des temps.

Au regard de cette urgence d’agir, devant la nécessité d’interpeller nos réalités et de penser vite de nouveaux modèles, face aussi à l’impérieuse nécessité de rendre une voix et un rôle à la France, la contribution de Jean-Pierre Chevènement est de celles qui ressourcent une vieille idée dont nous pourrions bien encore avoir besoin : la République.


Repères :

Jean-Pierre Chevènement, « La France est-elle finie ? », Fayard, 19 euros


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