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Comment Nicolas Sarkozy nous a parlé

mardi 31 janvier 2012, par Philippe-Joseph Salazar

Mais pour qui était donc cette interminable conférence de presse du Président, dimanche soir ? Pour les domestiques. L’analyse du rhétoricien Philippe Salazar

Jadis, dans les manoirs allemands, le maître parfois se piquait de théâtre. Alors, dans la salle de bal on aménageait une petite scène et un parterre ; on priait les femmes de chambre et les filles de cuisine, des garçons des communs, le garde-chasse et le curé de jouer au public tandis que Monsieur, à qui la gouvernante et le butler donnaient le réplique, faisait sa comédie.

Ce fut la soirée de dimanche 29 janvier : avez-vous remarqué, à gauche, comme dans un box de cette salle des fêtes illuminée en opéra rouge et or, les domestiques, certains ahuris, d’autres sur le point de culbuter, et un jeune homme tout content d’être là, à regarder le maître donner la comédie. Sur scène, une grande estrade triangulaire, servant, par l’angle de cadrage de la caméra à projeter le président vers d’infinis hauteurs de perspective, il y avait Claire la gouvernante et Laurent le butler qui taquinèrent Monsieur, mais pas trop, et ce fut le premier acte.

Au deuxième acte (car la comédie eut trois actes, comme dans La double inconstance de Marivaux, on fit venir d’entre les domestiques le garde-chasse et le curé qui posèrent des questions économiques - l’un, en garde-chasse, sur l’état du domaine, et l’autre, le cureton, sur l’innovation, la bible des managers. Et puis, Monsieur devant aller dîner, on expédia, un peu en vrac, all’improviso, le troisième acte.
Tout le monde rentra chez soi, les domestiques sous les combles, et Monsieur au château.
Reprenons. Ce qu’a fait l’équipe Sarkozy est comme on dit en américain « textbook » : aux normes, impeccable, exercice de manuel. Ce fut la technique de la deuxième campagne de Bill Clinton (une référence, encore que je doute l’équipe en sache les enseignements de première main, mais l’info passe et devient un réflexe naturel chez les gens de la com’) : à bout de souffle, ne sachant pas comment retrouver l’élan, pétulant, qui l’avait porté au pouvoir la première fois (il était « jeune » et à l’évidence c’était ce que voulaient les électeurs américains : une réjuvénation, comme ici en 2007) l’ équipe de Clinton avait sciemment décidé de jouer la carte du Président-en-exercice : « Le Président est trop occupé par les affaires de la Nation pour être en campagne maintenant. » C’est la base. Le reste suit : la répétition du « je suis le chef de l’Etat », « mes devoirs », « dévouer mon énergie  » à la France, des décisions « tout de suite  », « est-ce que vous pensez que ce n’est pas mon rôle » etc.
L’effet est double : effectivement le Président en exercice doit profiter, à fond, de l’avantage que lui donne la fonction – et cet avantage est lui-même double : symbolique et pratique. Symboliquement, quoi qu’on en pense il préside et tous les falbalas de la salle des fêtes de l’Elysée, les étendards, les lustres et la déférence des domestiques sont là pour imprimer cette idée et cette image. Pratiquement, le Président dispose de moyens que les challengers n’ont pas (la retransmission par neuf chaînes, les bien-nommées). Dans De l’art de séduire l’électeur indécis je détaille exactement comment un président candidat (car il l’est) peut, doit même utiliser une batterie précise de techniques persuasives (un « cadrage »). Le temps n’est plus aux joliesses et aux scrupules, et si ça casse, au moins on aura tout mis de son côté. Il y a mobilisation des moyens rhétoriques.

Voyez-vous en rhétorique la question de base, qu’on soit du côté de l’orateur ou du côté de l’auditeur est de toujours se demander : à qui s’adresse le discours ?

L’autre effet, et je me demande si François Hollande en a bien pesé la force, est que la cible n’existe pas. Le Président candidat peut arrimer à sa cause le prestige et les moyens nécessaires, sans se déclarer. Son challenger principal en est alors réduit à faire encore et encore plus, à brûler ses cartouches sans pouvoir nommer l’ennemi. C’est, jusqu’au dépôt officiel des candidatures, le combat du mousquetaire contre le kalachnikov.
On va me rétorquer : « Mais Sarkozy ne m’a pas persuadé ! c’était nul !  » (allez lire les blogs, on lit pire que cela).

Eh, c’est que vous n’êtes pas sa domesticité ou, en termes italiens, sa clientèle, ou en termes simples son électorat. Le public du dimanche soir était celui dont les représentants étaient dans le box du théâtre : ceux qui, normalement, devraient voter pour Nicolas Sarkozy, peut-être pas au premier tour, pour l’avertir comme on dit, en tout cas au second car «  pas question que la gauche/ Melle Le Pen ne passe ! » (cochez la case).

De même que ceux qui, sur le site du Nouvel Observateur Plus m’ont accusé de ne pas saisir que le public du sermon du dimanche d’avant, par Fr. Hollande, était « pour les militants » (faux, voir mon analyse), la comédie de ce dimanche n’était pas pour « les Français  » mais pour son électorat. Sous des apparences pompeuses (effet de légitimation présidentielle) c’est en réalité à ses « militants » que le président s’est adressé, pas l’UMP au sens strict, mais le cercle large des 19 millions de voix qui l’avaient porté au pouvoir. Et là, à mon avis, il a fait mouche.

Voyez-vous en rhétorique la question de base, qu’on soit du côté de l’orateur ou du côté de l’auditeur est de toujours se demander : à qui s’adresse le discours ?
Je n’en dirai pas plus - sauf faire remarquer à Monsieur que, non, la France et l’Allemagne ne se sont pas « affrontées  » : l’Allemagne nous a envahi par trois fois en 140 ans, ce qui est pas mal, et continue par d’autres moyens ; je ferais aussi remarquer à Monsieur qu’effectivement Madame Merkel « ne vote pas dans le corps électoral français », et pour cause car ce n’est pas le corps électoral qui vote, comme sous l’Ancien Régime, mais chaque citoyen libre et souverain ; je dirais aussi à Monsieur qu’un « a priori idéologique » ça a un nom, cela se nomme une idée et que les idées, dieux merci, mènent le monde et que, sans débat d’idées, il n’existerait plus de politique mais seulement de la…comment dire… « rhétorique » ?


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