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Comment une rumeur écologiste a colonisé l’Algérie

dimanche 17 juin 2012, par Emmanuel Lemieux

Une historienne américaine raconte comment la colonisation française, puis les élites de l’Algérie indépendante, ont fait main basse sur des meilleures terres grâce à un puissant mensonge

Des pâturages à vif et épuisés. Des terres de désolation. Un désert ou un demi-désert. Voilà ce qu’ont trouvé les colons en Afrique du nord, et plus particulièrement en Algérie. Il était urgent d’en finir avec le nomadisme destructeur, l’élevage peu adapté et enfin de restaurer la prospérité de la nature. Sus au méchants pasteurs arriérés ! Qu’on en finisse avec ces barbares du déboisement ! C’est très habilement, et insidieusement que la colonisation française a fait valoir que le Maghreb constitua "le grenier à blé de Rome" jusqu’aux invasions arabes du XIIe siècle. Ensuite, sous le joug arabo-musulman, ce fut le déclin généralisé, y compris dans la nature et ses usages. Cette rumeur écologiste fabriquée par la colonisation française serait ensuite reprise, et sans vergogne, par les nouveaux dirigeants de l’Algérie indépendante.

Diana K. Davis est une historienne américaine. L’enseignante à l’Université du Texas à Austin s’est vu décerner le prix 2008 de "l’American for Environnemental History" pour son étude très originale, et que les éditions Champ Vallon ont eu la bonne idée de traduire en français. Les mythes environnementaux de la colonisation française du Maghreb retrace l’histoire de cette propagande politique, à travers ses capitalistes du bois, ses industriels et ses savants écologues, mais aussi sa propagande culturelle et scientifique astucieuse." Le mythe colonial d’un long déclin environnemental de l’Afrique du Nord causé par les autochtones a structuré et encouragé l’aventure française pendant un siècle", rappelle l’auteur.

Ce mythe a été rationalisé, formalisé et institutionnalisé à travers la jeune science de l’écologie. Il a permis à des entreprises et colons européens ainsi qu’à une petite élite locale, l’appropriation des terres et des ressources, le contrôle de la main d’oeuvre et la société, la modification d’un modèle économique qui de subsistance passa à une production commerciale. Le lobby de la forestation avança spectaculairement ses intérêts notamment en Algérie. 15% des terres forestières appartenaient en propre aux colons et aux entreprises, 72,5% était détenu par l’Etat et seulement 12,5% concernait des Algériens. Les pasteurs nomades furent liquidés de la carte agricole, ne représentant que 5% dans les années 1950 contre plus de 60% un siècle plus tôt. Le bétail possédé et élevé par les Algériens diminua très fortement. Leurs élevages de moutons tombèrent de 10,5 millions de têtes en 1880 à 3,8 millions en 1955. "Une quantité inconnue des meilleures terres de pâturage avaient été allouées à l’agriculture coloniale" résume la chercheuse américaine.

"Le mythe colonial d’un long déclin environnemental de l’Afrique du Nord causé par les autochtones a structuré et encouragé l’aventure française pendant un siècle"

Profondément, "le mythe de l’environnement décliniste" a également exercé son influence sur toute l’agriculture coloniale. Selon les chiffres avancés par Diana K. Davis, les 10% d’Européens (984 000 personnes) de la la population de l’Algérie en 1950 (et 3,5% seulement de la population agricole) contrôlaient 38% des meilleures terres agricoles, avec une moyenne de 90 hectares par individu, ainsi que 75% des terres irriguées. Les 90% d’Algériens ( 8 546 000 personnes) devaient se débrouiller avec 62% des terres arables, et seulement 13 hectares en moyenne par cultivateur.

Cette agriculture présente, au regard des standards actuels, un pénible bilan écologique. L’historienne décrit ainsi les dégâts considérables commis sur les terres dites marginales (qui reçoivent moins de 300 à 400 millimètres de précipitations par an). Réquisitionnés pour la culture de céréales, ces sols auparavant pâturages saisonniers, furent mis à rude épreuve par la mécanisation européenne et connurent dessication, érosion et réduction dramatique des périodes de jachère.

Et l’indépendance de l’Algérie n’a pas spécialement changé la donne, rappelle l’historienne. Au contraire. Cette persistance du mythe, c’est ce qui étonne le plus Diana K. Davis. "Le récit persiste, en dépit des preuves irréfutables qui invalident la thèse du déboisement massif et de la désertification par le feu ou le surpâturage des pays du Maghreb, en fait jamais vraiment boisés au cours des trois derniers millénaires. (...) Pourtant, le feu et le pâturage sont bien adaptés à l’écologie locale, et les deux sont utilisés de façon durable durant la période précoloniale et pourraient l’être de nouveau." Et de pointer qu’ en 2012, des millions de dollars d’aide internationale sont engloutis dans la lutte contre la désertification dans le Maghreb, en justifiant de cette même rumeur écologiste des temps coloniaux.


Repères :

Les mythes environnementaux de la colonisation française du Maghreb, de Diana K. Davis, Champ Vallon, Seyssel, 329 pages, 26 euros. Sortie : mai 2012.
www.champ-vallon.com


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