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"Congo", la grande histoire d’un très grand pays en faillite

jeudi 6 septembre 2012, par Guillaume Jan

L’histoire dramatique, tumultueuse, stupéfiante du Congo RDC n’avait jamais été racontée de manière exhaustive. Le Belge David van Reybrouck a sillonné cet immense pays pendant six ans pour rédiger "Congo", un document essentiel

Géopolitique. La République Démocratique du Congo, l’une des nations les plus pauvres de la planète, un des rares Etat dont le PNB régresse depuis trente ans, est pourtant un pilier majeur de l’économie mondiale. Depuis plus d’un siècle. Comment ce pays au sous-sol scandaleusement bien doté en est arrivé là ? C’est ce que raconte l’écrivain belge David Van Reybrouck dans Congo (Actes Sud), fresque magistrale retraçant l’histoire de ce pays si imposant. Depuis l’arrivée des Bantous chez les Pygmées de la grande forêt du bassin congolais jusqu’à l’implantation industrielle de la Chine, en passant par les explorations de Stanley, les aventures du roi Léopold II, la colonisation belge, le coup d’Etat de Mobutu et sa déchéance après 32 années de règne, l’entrée triomphale de Kabila père et la succession « démocratique » de Kabila fils, l’auteur est allé fouiller dans le passé ténébreux de ce pays fracturé. Il en a ramené des documents exceptionnels.

Par exemple, il a parlé longuement avec un vieillard de 126 ans qui se souvenait de la construction du premier chemin de fer sur l’embouchure du fleuve et dont la vie « recoupe l’histoire du Congo  ». Il a aussi interviewé : des hommes d’affaire et des vendeuses de beignets, des gardes du corps au chômage, des anciens colons belges, des enfants soldats, des journalistes, des militantes des droits de l’homme, des chefs rebelles, des entrepreneurs chinois, des centaines de «  gens ordinaires » qui, par leurs anecdotes, donnent une bonne dose de vitalité à ce long texte (près de 700 pages). « J’avais envie de leur demander ce qu’ils mangeaient durant telle ou telle période, explique-t-il dans le paragraphe d’introduction. J’étais curieux de savoir quelles couleurs ils avaient portées, à quoi ressemblaient leur maison quand ils étaient enfants, s’ils allaient à l’église ».

« Economie de la débrouillardise »

On apprend dans Congo que le monde ne serait pas exactement le même sans les tristes records de ce colosse jeté à terre. Ainsi, les cadences impossibles et la cruelle politique de rentabilité menée par Léopold II dans la récolte du caoutchouc donnèrent lieu à la première grande campagne humanitaire de l’histoire... La bombe atomique d’Hiroshima fut fabriquée avec l’uranium du Katanga... Et même si la RDC accueille aujourd’hui la plus coûteuse des missions de l’ONU (un milliard de dollars par an), nous n’aurions pas de smartphone ni de playstation sans les minerais rares du Kivu... Le sous-sol du Congo regorge en effet de toutes les matières premières dont a eu besoin l’économie mondiale, depuis l’ivoire et le boom du caoutchouc. « Les richesses naturelles du Congo ont contribué à donner des couleurs à l’économie mondiale. Que ce soit à la boule de billard, au pneu en caoutchouc, à la douille d’une arme, à la bombe atomique ou encore au téléphone portable ».

Mais Van Reybrouck, archéologue et docteur en philosophie, tend aussi l’oreille pour écouter battre ce cœur des ténèbres, pour connaître ce qui a fait vibrer ses habitants et ce qui les fait vibrer encore. Il sillonne pendant plusieurs années ce pays en faillite qui n’a presque plus d’Etat ni d’administration, qui n’a plus de routes, plus de postes, plus d’infrastructures, qui se décompose lentement depuis l’indépendance de 1960 tandis que les Etats voisins et les grands groupes internationaux sont en train de le dépecer, « comme un chacal et une hyène  ». Il veut comprendre comment la population continue de vivre, malgré tout. Comment elle arrive à maintenir une « économie de la débrouillardise » dans cet environnement chaotique où, dans les villes dotées d’électricité, le courant ne marche qu’un jour sur deux, qu’une semaine sur deux. Comment le peuple congolais s’adapte dignement à sa misère et se fourvoie dans les églises de réveil, arnaques à gogos qui pullulent dans ce pays grand comme l’Europe occidentale.

A Kinshasa, David Van Reybrouck rencontre des artistes lumineux qui font preuve d’une créativité bouleversante, et pas seulement dans la musique. A la fin de ce livre odyssée, il parle aussi avec de jeunes gens qui ont trouvé leur voie d’avenir : partir en Chine pour y prospérer dans le commerce. Débarrassés du carcan de la famille et du poids d’une si lourde histoire, beaucoup y font fortune – comme les Européens allaient faire fortune en Amérique, cent ans plus tôt.
David Van Reybrouck, romancier (Le Fléau, Actes Sud, 2008) et auteur de théâtre, fait partie de cette nouvelle génération d’écrivains qui sait combiner la rigueur et la sensibilité, l’anecdote et l’analyse, les données pures et le reportage journalistique. Son livre constitue déjà une référence dans la bibliographie consacrée à ce pays-monde. Il a remporté un énorme succès en Belgique et aux Pays-Bas. Contribuera-t-il à sortir le Congo de l’indifférence mondiale ? Le temps de dévorer ce livre puissant, sans doute.


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