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Corinne Luchaire, le papillon de Sigmaringen

lundi 28 novembre 2011, par Alexandre Mathis

Parcours ébloui d’une actrice hors du temps, perdue dans le champ de mines de la guerre et de la collaboration

Un excellent livre vient de paraître, consacré à Corinne Luchaire et à la nébuleuse entourant son cas. D’elle, nous ne connaissions que son autobiographie, Ma drôle de vie, écrite par un journaliste, mémoires qu’elle ne relira pas, à l’aube de sa disparition soudaine, et prévue. Une belle préface de Pierre Barillet, auteur du Don d’Adèle, qui restera l’ami des derniers instants, introduit l’ouvrage. L’histoire de Corinne Luchaire est une des plus tragiques avec celle de Mireille Balin pour des raisons propres à la guerre.

Annie Vernay, autre carte d’un brelan maudit, mourra la première, atteinte du typhus. Dernier jour de 1938, il fait extrêmement froid à Paris. Balin est à l’affiche de Capitaine Benoît à l’Aubert-Palace, Luchaire est sur l’écran du Max-Linder dans Conflit, Annie Vernay, dix-sept ans, laissera le souvenir d’un visage bouleversant, sur l’écran du César, un petit cinéma des Champs-Élysées, dans Le roman de Werther de Max Ophüls.

L’histoire de Corinne Luchaire est étroitement liée à Jean Luchaire, son père, qu’elle adorait. Président de la Corporation de la presse française (zone nord), directeur des Nouveaux temps sous l’Occupation, Jean Luchaire sera fusillé le 22 février 1946, pour intelligence avec l’ennemi, après un procès hâtif en janvier. Sans être antisémite, ni avoir commis de dénonciations, Luchaire, intime de Otto Abetz de la première heure et d’autres personnages haut placés dans la hiérarchie de ceux qui occuperont la France, sût profiter au mieux d’une situation qui lui permit de maintenir un rang social à l’image de ses rêves, faisant fi de toute préoccupation morale. Intellectuel brillant, haï par Robert Brasillach et autres Rebatet le trouvant "enjuivé", il aura, un peu comme Louis-Ferdinand Céline, avec qui la famille Luchaire se retrouvera à Sigmaringen, le moment venu, le cul entre deux chaises. Se pose, d’emblée, et l’auteur du livre insiste là-dessus, le problème, ou le dilemme du choix… de ce que sera une vie. Pour Corinne Luchaire, la question ne se pose pas, puisqu’elle ne se pose pas la question. Différemment, mais de façon pas très éloignée de Jean Cocteau, revendiquant vouloir vivre, sinon hors de son temps, hors du temps.

Une Actrice singulière

Disons-le clairement. Si Corinne Luchaire n’avait pas été une actrice hors pair, le mythe n’aurait pas survécu. Actrice d’instinct, belle voix rêche, diction précipitée, aérienne, sans appuyer les mots, un minimum de gestes, Luchaire est, avec Balin, curieusement, l’actrice dont la modernité du jeu est le plus frappante. En décalage avec son époque et le jeu d’autres actrices, elle indispose le spectateur de 1938. Le nombre de films importe peu. Corinne Luchaire aura tourné que sept films, en comptant la version anglaise de Prison sans barreaux réalisée par Brian Desmond Hurst, et en écartant les quelques films où elle ne fait qu’apparaître. Parmi les films importants, Le Dernier tournant un chef-d’œuvre de Pierre Chenal, descendu en flammes, première version du Facteur sonne toujours deux fois, roman noir de James Cain, où, brune pour le personnage, belle à damner le premier venu, Cora se débarrasse de son mari, Michel Simon, avec la complicité de Fernand Gravey, Cavalcade d’amour de Raymond Bernard, annoncé en 1939 comme la dernière des Productions Bernard Natan, diffusé par la CIPRA, alors que celui-ci a été arrêté fin décembre 1938, film magnifique où l’on trouve une part de l’équipe habituelle des films Natan. Corinne Luchaire retrouve Michel Simon, qui la poursuit hors film de ses gestes déplacés. Trois films sont tournés sous la direction de Léonide Moguy, dans l’ordre : Prison sans barreaux, Conflit, sorti le 21 décembre 1938, Le Déserteur avec Jean-Pierre Aumont sorti à Paris au Normandie le 18 mars 1939, film qui sera rebaptisé Je t’attendrai.

« Non laissez-moi, je ne veux pas aller en prison »

Sorti à Paris au Max-Linder le 23 février 1938, Prisons sans barreaux catapulte Corinne Luchaire vedette de premier plan. L’actrice aux boucles blondes, aux cheveux de lin, dont c’est le premier grand rôle, vient juste d’avoir dix sept ans. Sa mise à l’écrou, au début du film de Léonide Moguy, et la réplique : Non laissez-moi, je ne veux pas aller en prison ouvrent les portes de la célébrité à la jeune actrice. Ovation lors de la première, la gloire lui tombe dessus comme dans un conte de fées. Triomphe à la Mostra de Venise, où le film est invité. Elle rencontre à Venise Leni Rifenstahl. Des amitiés ne passent pas inaperçues… Consacrée par la presse comme une excellente comédienne après sa composition de fille mère dans Conflit, le mélodrame de Moguy, « elle « fait » le film » écrit Cinémonde, Corinne Luchaire devient pour l’Amérique The New Garbo ou la French Garbo. Dès ce moment, Corinne Luchaire, hors du temps, ne songe qu’à rire… à sécher des coupes de Champagne, à la vie facile, à ne pas rater une réception, en fumant comme un poilu dans sa tranchée. Autre point commun de l’actrice Corinne Luchaire avec Mireille Balin, l’une comme l’autre prenait leur métier de comédienne avec un détachement, une distance rarement vue dans la profession. Cela paraît dans le jeu, l’ineffable approche des personnages. La distance, ou le détachement, était le mot qu’avait employé un jour Henri Langlois pour définir l’élégance, parlant du cinéma de George Cukor.

Ça a commencé par le cinéma tous les jeudis…

Petite et arrière petite-fille de brillants historiens et du peintre coloriste Albert Besnard, Rosita – pas encore Corinne – va au cinéma tous les jeudis, entre deux lectures et la musique. Intime avec celle qui deviendra Micheline Presle, Rosita – Zizi – amie de Claude Dauphin, élève de Raymond Rouleau, verra toute l’Europe partagée en deux, défiler dans le salon de ses parents, du socialiste Pierre Brossolette dont les chemins divergeront, à des Allemands avec qui on la reverra pendant la guerre…

Le conte de fée prend réalité en montant sur les planches, à quinze ans, Rosie Davel joue, au Théâtre de l’Étoile, une pièce de son grand-père, Julien Luchaire, Altitude 3200, écrite sur sa demande. La pièce est montée par Raymond Rouleau. Provoquant la jalousie de Simone Simon, pour avoir été remarquée par Marc Allégret, le premier essai se fera en short, revanche féminine… Corinne jouera un lion dompté par Simone Simon (une photo, rare, dans le livre) pour Les Beaux jours en 1935. C’est aussi, après l’avoir vue sur la scène du Théâtre de l’Étoile, que Léonide Moguy pénètre dans la loge de Rosie Davel. Autre amie de lycée, celle qui s’appellera Simone Signoret, pour qui « Corinne n’avait été que le jouet du hasard et sa gloire soudaine respirait par trop l’insouciance, l’insolence et la facilité  », qu’elle reverra durant la guerre, engagée comme secrétaire aux Nouveaux temps qu’elle lâchera au bout de trois semaines en prédisant aux membres de la rédaction : vous serez tous fusillés ! Une idylle, à Nice, avec Christian-Jaque qui réalise Raphaël le tatoué… Mondanités, brillant dans les avant-premières, concerts, étrangère à la gravité de ce qui l’entoure, «  Zizi la bondissante » assimilée aux zazous se montre dans les night-clubs avec Charles Trénet, roi du swing… au Shéhérazade à Pigalle… Parmi les festivités de l’Occupation joyeuse, l’actrice Yvette Lebon, maîtresse de Jean Luchaire à partir de 1941… Paraître… Fourreau noir, robe de tulle bleue, renard blanc autour du cou… À la une de l’hebdomadaire de son père Toute la vie… aveuglée comme un papillon de nuit, Corinne brûle la vie... Un accident de voiture sonne le glas. Un décollement de la plèvre.

En 1941, Corinne sait qu’elle est atteinte de la tuberculose. Elle veut jouer sur scène La Machine à écrire de Jean Cocteau, qui lui préférera Michèle Alfa. Corinne tousse, crache, «  s’enveloppe dans des volutes de fumée qui justifient, expliquent, mentent mais ne trompent guère.  » Sanatorium tous les six mois, où elle boit du Champagne, lit et s’ennuie. « La mort, pour elle, est une possibilité invraisemblable (…) Corinne rêve à Paris (…) à Charles Trenet, aux night-clubs et cabarets (…) Corinne n’a absolument rien à fiche de l’époque qui l’entoure.  » Devant son état, les compagnies d’assurance refusent de suivre, et Corinne Luchaire doit renoncer à tourner La Vie de bohême de Marcel L’Herbier en 1943. Tourné au printemps 1940, L’Intruse (Abbondono) de Mario Mattoli, sorti en Italie en 1940, ne sortira en France que le 8 septembre 1943.

Les années de purgatoire

Plus dure sera la chute…
Abandonnant visons et manteaux d’hiver chez elle, plus diaphane que jamais… la fuite en Allemagne en août 1944, à la Libération, prend un goût d’épopée, voyage où est rassemblée dans un train la lie précédemment vue dans les réceptions… Ils sont tous là, l’ermite ne fréquentant pas les réceptions, Louis-Ferdinand Céline compris, avec Robert Le Vigan (surnommé La Vigue par Céline) qui faisait peur à Corinne sur le plateau du Dernier tournant… et le chat Bébert dans la musette… Épopée cataclysmique qu’a écrite l’auteur du Voyage au bout de la nuit dans son triptyque final, comme nul autre ne l’a rendue, qui peut faire penser là à ce que Simone Signoret appelait une « grande tragédie cinématographique  » pour définir Corinne… qu’elle projetait comme un personnage de film dans cette tragédie humaine que fut sa vie.

Arrivée à Sigmaringen où Céline redevenu le docteur Destouches soigne un peu tout le monde Corinne comprise… le livre de Carole Wrona se lit comme un roman. Corinne objet de tous les fantasmes et délires du New Yorker et du Times, maîtresse de Goering, mordue de Goebbels, favorite d’Otto Abetz, ripailles… bacchanales… orgies crapuleuses de Jean Luchaire avec sa maîtresse Yvette Lebon, durant des nuits entières… La fuite vers l’Italie enfin, fin avril 1945. Le 22 mai, Jean Luchaire est arrêté près de Milan. Corinne Luchaire est arrêtée le lendemain par les Alliés, pour avoir couché avec tous les Fritz. Prisons de Milan, Nice, Fresnes… tandis que Mireille Balin est tondue et violée par les Alliés sur la côte d’Azur. L’épuration ne fait pas dans le détail. Après l’exécution de Robert Brasillach et la condamnation à mort du mentor de la presse collaborationniste, confiscation des biens, dégradation nationale, « certes, Luchaire n’a pas dénoncé, ni assassiné, mais il a servi un régime qui dénonçait et assassinait… (…)… Le réquisitoire est une éclatante et brillante colère pour quatre années de privation et de peur. La condamnation à mort lavera la France de « cette souillure »  » écrit Carole Wrona. Grâce refusée le 21 février 1946, Luchaire est fusillé le 22 au fort de Châtillon dans la matinée.

Le procès de Corinne Luchaire s’ouvre à la Chambre civique le 4 juin 1946. « Affaire Rosita Luchaire dite Corinne  » devant une foule avide de voir tomber une icône. Le juge s’attarde sur la vie de débauche de l’accusée. Corinne est frappée de dix ans d’indignité nationale. « Aucun acte de collaboration n’a été constaté (ni trahison, ni dénonciation, ni assassinat, ni appartenance à un parti politique, ni propos antisémites), les motifs retenus relèvent uniquement de l’ordre moral.  » Life titre le 24 juin 1946 : « La maîtresse des nazis est punie. » Elle apprendra plus tard que son nom a été retiré du générique de ses films.

Aux dernières pages de « Ma drôle de vie », on lit : «  Tout n’était pas encore fini pour moi. Il y avait encore mon procès devant la Chambre civique. C’était quelques semaines après. Je ne me souviens de rien, j’ai pleuré tout le temps. J’étais en deuil de mon père.  »

Le dernier rôle

Corinne Luchaire passe de l’insouciance dorée au dénuement absolu avec la même distance, une élégance discrète.
1949, la liane blonde qui rêve de tourner le roman de John Knittel Via Mala, et dont le film préféré est Le Troisième homme, est retrouvée dans Paris par Jean-Charles Tacchella, s’empressant d’aller voir Moguy qui lui propose le rôle principal de son film La Vie recommence demain. Décembre 1949, «  la condamnation pour immoralité durant l’Occupation qui a touché Corinne Luchaire est réduite à cinq ans.  »
Sortant d’un souper chez des amis où elle n’a rien pu avaler, crachant le sang, Corinne Luchaire meurt à 28 ans, le 22 janvier 1950 dans un taxi parisien. Léonide Moguy dira plus tard : « Corinne Luchaire, c’était une actrice comme il n’en existe plus. C’était un tel masque, une telle personnalité, une telle présence. Elle n’avait pas besoin de parler pour s’exprimer.  »
Le film de Léonide Moguy sortira six mois après le décès de la comédienne. C’est Demain il sera trop tard, avec Pier Angeli.
Comme La Dame aux camélias, personnage d’Alexandre Dumas, qu’a interprété Garbo dans le film de Cukor, Camille, « comme elle, écrit Carole Wrona, se sentant sans doute vouée à une brève existence, elle voulut brûler toutes les étapes de sa vie. Ce fut son existence qu’elle incendia. »
Corinne Luchaire, seule avec sa fille de un an, autre image de mélodrame… que l’on croirait venir de Monika d’Ingmar Bergman sur les écrans quelques années après.

De la jeune fille emprisonnée au début du premier film tourné avec Léonide Moguy, à la fille mère de Conflit, en passant par Cora qui meurt en voiture dans Le Dernier tournant… un parcours redessiné en dehors du cinéma, le fantôme de Corinne Luchaire hante, par personnages interposés, des romans de Patrick Modiano. Repérant encore une image d’une jeune fille entre deux barreaux dans Histoires du cinéma de J-L Godard, sur laquelle sont venus s’inscrire en surimpression les mots «  les esclaves du désir », Carole Wrona a retrouvé la tombe de la comédienne, qu’elle nous décrit.
L’auteur dresse une liste des «  portraits et témoignages consacrés à Corinne Luchaire, et à Jean Luchaire  ». Investigations aux références pointues, nourri de poésie et de philosophie, c’est le seul livre existant sur l’actrice.


Repères :

Corinne Luchaire un colibri dans la tempête de Carole Wrona, préface de Pierre Barillet, La tour verte, collection La muse Celluloïd, 200 pages, 37 photos, format 12,5 X 19,5 cm, 14,50 euros. Parution : octobre 2011.

Une filmographie détaillée complète cet ouvrage, avec un film qui n’avait pas été signalé à ce jour. Fiches techniques.

Cahier photo 16 pages, sur papier glacé.


Villaplane,  le 28 décembre 2011 : Corinne Luchaire, le papillon de Sigmaringen

le kommissar Chenevier avait un grand dossier sur elle et sa pertenance au SIPO SD .elle denonce son mari a la gestapo de vichy pour etre libre avec Gerlach et veux fuir avec traffic de drogue a Suisse de Sigmaringgen .elle spione son père et deat pour les Allemands et fait mourir Doriot ce 22 fevrier fatal ,douce avec elle les cagoulars que l’interrogent a Nice

- rosita Lauriston

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    Par bardamule 9 novembre 2014 : Corinne Luchaire, le papillon de Sigmaringen

    N’IMPORTE QUOI LAURISTON.
    Ou t as peché ça ?que des fautes et des conneries.!!!
    Trafic de drogue
    Parti de Suisse pour sigmarigen=cela aurait éte se jeter dans la gueule du loup,C’EST LE CONTRAIRE !!!Partie d’allemagne pour Italie puis Vers la suisse,
    Et tellement d’autres conneries
    Révise tes classiques au lieu de faire croire N’importe quoi

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Old Navy,  le 22 décembre 2011 : Corinne Luchaire, le papillon de Sigmaringen

Saint-Paul-de-Vence ! (non Salon de Provence).

- Regard

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Old Navy,  le 22 décembre 2011 : Corinne Luchaire, le papillon de Sigmaringen

"Eté 1949
Salon de Provence
A la Colombe d’Or, Tino Rossi en socquettes jaunes, Simone Signoret paradant, Corinne Luchaire triste, délaissée. La fille d’un "collabo", pensez un peu !"

Arthur Adamov (L’Homme et l’Enfant)

- Regard

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Par francis mouryle 28 novembre 2011 : Corinne Luchaire, le papillon de Sigmaringen

Cet article à l’écriture cinématographique - Mathis oblige ! - donne vraiment envie de lire cette biographie d’une actrice française maudite, d’une star brûlée.

Phénomène curieux : en observant la photo de couverture et l’affiche originale du DERNIER TOURNANT de Chenal que j’ai vu, je me rends compte que j’avais oublié le visage réel de Corinne Luchaire. La couleur de cheveux et tout change...

Léonide Moguy avait, selon Claude Gauteur, encouragé Ava Gardner à ses début, lui avait rendu confiance : il avait décidément l’oeil pour les actrices, qu’elles fussent débutantes ou confirmées... maudites.

- Corinne restituée

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