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Dans la tête de jeunes anthropologues

dimanche 21 octobre 2012

La fabrique des idées. Une quinzaine de doctorants sont les lauréats 2012 de la Fondation Martine Aublet et du Musée du Quai Branly. Trois d’entre eux ont accepté d’expliciter leur démarche scientifique.

JPEGAnthropologie, sociologie, ethnomusicologie, ethnolinguistique, histoire de l’art, histoire connectée… Quatorze bourses doctorales internationales (d’une valeur de 15 000 € chacune) viennent d’être attribuées par la Fondation Martine Aublet et les scientifiques du Musée du Quai Branly. Cent quatre-vingt dossiers avaient été présentés au jury. Les études ainsi subventionnées concernent « la production des connaissances dans le domaine des cultures et des civilisations non occidentales passées et présentes.  »
Ici l’étude de productions matérielles et d’œuvres immatérielles, la monographie d’une société particulière, l’analyse d’un champ de pratiques, de réseaux, de processus sociaux, là l’histoire d’un groupe ou des relations entre populations non- européennes et le monde occidental. Ces bourses sont destinées à de jeunes pousses de la recherche, puisqu’elle concernent la phase initiale de la réalisation d’une thèse (première et deuxième année de 3° cycle) et non la phase de rédaction finale (à partir de la troisième année).
Alors, inutile, jargonneuse, répétitive l’anthropologie en 2012 ? L’idée est largement ancrée, pas fausse parfois, mais faussée. Car de ces explorations en histoire globale ou connectée, dans les effets de la mondialisation, sur les questions identitaires et religieuses, peuvent surgir de passionnantes relances ou des découvertes aidées par la sérendipité. Tant qu’il y aura des anthropologues. EL

Quelle idée centrale, dans le cadre de vos travaux en cours, avez-vous envie de défendre et pourquoi ?

Julien Hiquet

« QUE LES HOMMES DU PASSE TRES LOINTAIN ETAIENT INTELLIGENTS ET CAPABLES DE PROUESSES »

« D’abord, l’idée que nous, archéologues, ne travaillons pas sur les dinosaures, comme le croit encore une trop forte minorité de ceux que je rencontre. Mais plus sérieusement, à travers mes recherches, j’ai envie de défendre l’idée que les hommes du passé (parfois très lointain), quelle que soit leur culture d’appartenance, étaient intelligents, et capables des prouesses, matérielles ou intellectuelles, les plus remarquables, et ce sans avoir recours à l’aide de civilisations du futur ou de cultures « plus développées » (en fait, mieux connues ou plus médiatisées). J’ai envie de me battre pour que l’on ne s’étonne plus que les hommes dits primitifs aient déplacé des rochers de plusieurs tonnes sur des dizaines de kilomètres sans l’aide de la roue ni d’autres machines, qu’ils aient construit, dans les lieux les plus hostiles, les réalisations architecturales les plus marquantes, ou qu’ils aient élaboré des œuvres artistiques ou intellectuelles de tout premier plan. J’aimerais que l’on accepte l’idée de l’universalité du génie humain. C’est la raison pour laquelle j’étudie les réalisations architecturales des Mayas des basses terres centrales, au Mexique et au Guatemala. Cette civilisation multimillénaire a construit des pyramides de plusieurs dizaines de mètres de haut, des places de plusieurs milliers de mètres carrés, déplacé des mégalithes, sculpté des objets de bois ou de pierre avec une finesse confondante, le tout sans utiliser la roue, la métallurgie ou les bêtes de trait. J’aimerais que l’on ne s’étonne pas des faits étonnés dans la phrase précédente. Mon combat peut paraître, au vu des problèmes qui sont ceux de notre monde à l’heure actuelle, tout à fait anecdotique. Pourtant, l’ignorance ou le refus d’accepter le génie de tous les peuples conduisent, au mieux, à des aberrations scientifiques, au pire, à entretenir un racisme insidieux, accepté de tous, parce que son objet est lointain dans le temps et dans l’espace. Je vais donc, dans ma thèse, tenter de montrer comment (avec quelles techniques, avec quelle main d’œuvre, dans quels délais et avec quelle organisation) une grande capitale Maya classique (Naachtun, au Guatemala) s’est développée, depuis sa fondation (à la fin du IIIème siècle apr. J.-C.), jusqu’à son apogée architectural (à la fin du VIème siècle apr. J.-C.). L’archéologie n’est donc pas qu’un luxe, elle ne consiste (surtout) pas à mettre au jour et ramener dans nos musées de beaux objets. Elle doit éduquer des cultures, parfois trop persuadées de leur propre supériorité, sur l’universalité des aptitudes à l’effort, à l’invention, à l’imagination, à l’intelligence, à l’opiniâtreté et à la création.

Maddalena Canna

« FOURNIR UN MODELE EPIDEMIOLOGIQUE INDIGENE A UTILISER POUR QUESTIONNER LE NOTRE »

« Je travaille sur une modélisation de la culture en termes de transmission de représentations. Mon sujet de recherche est la grisi siknis, une « épidémie rituelle », c’est-à-dire un phénomène qui se place au croisement de la pathologie et du rituel. Depuis plus de cinquante ans, parmi les miskitos du Nicaragua on a des vagues récurrentes de possessions de masse affectant surtout les jeunes filles, qui expérimentent un raptus convulsif associé à des représentations relativement stables d’une agression démoniaque. La grisi siknis est perçue comme une maladie contagieuse ayant son moyen de diffusion et requérant des thérapies rituelles spécifiques. Dan Sperber a ébauché une théorie épidémiologique de la culture : expliquer la diffusion d’un fait culturel ce serait rendre compte de comment certaines des représentations qui le composent– explicites ou implicites – arrivent à être stablement partagées tandis que d’autres disparaissent. La grisi siknis est un terrain d’épreuve privilégié parce qu’il s’agit d’une épidémie de représentations perçue en tant que telle, donc d’un cas de propagation réflexive. Les miskitos, en problématisant sa diffusion, nous fournissent un modèle épidémiologique indigène à utiliser pour questionner le notre.
À l’intérieur de ce cadre, un de mes sujets prioritaires concerne les interactions verbales. Les mots employés lors des crises, des thérapies et aussi de la contagion de la grisi siknis – qui se fait par appel - sont constitutifs de l’action rituelle. Je voudrais élaborer le conception de Karl Bühler de contexte élargi (zeigfeld) afin de construire un outillage descriptif qui intègre théorie du langage et théorie de l’action sous un perspective anti-isolationniste. Cela nous permet de reprendre des catégories sémiotiques classiques telles que la distinction iconique/arbitraire. Alfred Gell a avancé l’hypothèse d’une iconicité verbale de deuxième degré selon laquelle certaines langues auraient un soundscape, un panorama sonore propre où à des sons déterminés seraient associés des concepts abstraits correspondant à une mobilisation sensorielle spécifique. Les miskitos sont couramment trilingues (miskito-espagnol-anglais créole) et ils utilisent les trois langues à la fois selon des conditions de passage à enquêter. Quand la parole se fait obscure - comme lors des délires de possession- et/ou thérapeutique l’enjeu évocateur augmente et une iconicité secondaire peut jouer dans le choix apparemment arbitraire des mots. »

Florence Munoz

« LES THEORIES DE BOURDIEU A L’EPREUVE DE MES RECHERCHES SUR LES MIGRANTS PAYSANS EN VILLE »

« De façon générale, je ne cherche pas à défendre des théories sociales spécifiques, cependant, les constructions théoriques ont toujours constitué un élément fondamental pour m’approcher de la réalité. Les distinctions et concepts me permettent de saisir le complexe et énorme univers du social. Ainsi, chaque fois que je réalise une recherche à partir de ces concepts, je suis par là même en train de valider et de défendre ces idées théoriques. Normalement, les encadrements théoriques avec lesquels on s’engage en sciences sociales dépendent des sujets et des problématiques à étudier, pourtant il y a toujours certaines idées qui inspirent et finalement conduisent le travail. Dans mon cas en particulier, en ce moment je me sens passionnée par les idées théoriques de Bourdieu, notamment par le concept de habitus, en tant qu´il permet de lier la structure sociale à l´action des individus, ainsi qu’à l´univers matériel. En plus, cela est très pertinent par rapport à mon sujet de recherche qui porte sur la culture matérielle dans les espaces domestiques des migrants paysans en ville » 




Repères :

Idées retenues en 2012

Bourses et prix Quai Branly
Les tribus de chercheurs et de doctorants ont également leurs rites de gratification et d’acceptation dans la communauté. Depuis ses origines en 2006, le musée du quai Branly attribue ainsi, chaque année, huit bourses d’un an (cinq post-doctorales d’un montant de 1.700 euros net par mois et trois doctorales d’un montant de 1300 euros net par mois) auxquelles s’ajoutent, depuis 2012, cinq bourses d’étude des collections (d’un montant de 6.000 €).
Sous son label, deux prix de thèse par an (d’un montant de 4.000 €
chacune) encouragent également des travaux de nature historique ou anthropologique sur les arts. Ces prix servent d’aides à publication pour permettre aux lauréats de publier leur thèse de doctorat sous forme d’un livre. www.quaibranly.fr


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