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De la rhétopolitique

La chronique de Ph.-J. Salazar

mardi 27 avril 2010, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

Il faut se rendre à l’évidence que, de culture politique à culture politique, on ne parle pas de la même façon. Je suis frappé de voir que tout le monde parle de « diversité » et de « multiculturalisme », mais quoi de plus divers que les différences de rhétorique politique d’une culture à une autre et surtout entre des cultures politiques qui, en dehors de considérations de camembert, de hamburger ou de bangers and mash, nous semblent naturellement être voisines ? Mieux : on n’argumente pas de la même façon. Mieux encore : on ne conçoit pas qu’on puisse argumenter autrement que comme soi-même. Et je ne parle ici que des cultures politiques européennes nées des Lumières et qui pratiquent, pour me cantonner au happy few, la démocratie selon Locke, Montesquieu et Rousseau. Je laisse de côté les civilisations orientales et africaines. Pour cette fois.

Or, la France, l’Angleterre et les Etats-Unis ça raisonne, « ça rhétorique », si j’ose ce néologisme, différemment.

Deux remarques théoriques – en grec ancien, un théôros c’est un amateur cultivé, un consultant, un Sophiste même, qui va voir chez les autres comment marchent les affaires afin d’en faire profiter sa cité ; la théorie est donc une pratique d’observation diligente et, pour ma part, j’observe comment ça parle ici et ailleurs.

Les Américains « débitent »

Parole de théôros. Ce qui frappe, aux Etats-Unis, un visiteur un tantinet théorique, c’est le « débit ». Les Américains « débitent ». Ils ont l’art de faire des phrases à n’en plus finir, qui sont des variations sur un même thème, répétant, avec des mots différents, la même idée. C’est une technique dite d’amplification, apprise dans les multiples cours de public address qui sont aussi courants là-bas que les cours d’instruction civique, jadis et naguère, l’étaient chez nous. Et, cet enfilage de perles, qu’avec Balzac on peut comparer à un robinet d’eau tiède qui coule et coule et coule, et vous anesthésie, n’a pas pour but de convaincre l’interlocuteur mais de démontrer, simplement, qu’on parle, qu’on sait parler, que c’est comme cela qu’on doit parler. On « débite » parce qu’on a appris, à l’école, qu’en démocratie il faut parler, donner son opinion, sur tout et n’importe quoi, tout le temps, et occuper le terrain.

Image : les Américains n’arrêtent jamais le moteur de leur voiture sauf s’ils se garent vraiment, pour la nuit. Dans la journée, les camions de livraison et les voitures à l’arrêt ont leur moteur qui tourne, pendant des heures parfois, « pour rien » – « pour rien » puisque le verbe qui traduit « tourner » c’est « to idle », et « idle » se traduit aussi par « fainéant ». Bref la parole débite et le moteur tourne, pour rien. C’est une parole fainéante – qui fait du néant –, du moins en apparence. Car, pour nous, à nos oreilles française, il faut un certain rodage à cette technologie rhétorique pour s’apercevoir que si, effectivement, tout est dit dès les premiers mots, le but du tournis et du débit est d’user l’adversaire. La mécanique est caricaturale chez les ados qui ont fait trois sous d’étude, et vous assomment de leurs arguments en chien qui se mord la queue. Elle est effrayante chez les politiques (écoutez M. Obama) qui sont capables de parler jusqu’à plus soif, sur un même ton mécanique, soit monocorde, soit calibré sur des tempi prêts à l’avance ; et à chaque fois qu’on croit l’argument terminé, la circulatio redémarre (la circulatio c’est une reprise, en rhétorique, et une technique de composition musicale – pensez aux cantates de Bach, qui virent et revirent).

Cette technologie rhétorique est, en Amérique, parfaitement acceptable, car c’est une démonstration de sûreté de soi. Elle transforme la vie politique en une sorte de spectacle oratoire à numéros imposés, un talk show continuel où sont conviés tous les citoyens. D’où les pratiques incessantes de réunions en tout genre, de temps de questions obligés, de tours de parole respectueusement écoutés. Tout cela fabrique une pratique sociale de la parole dont la machine « tourne », constamment. Ce n’est pas pour rien si les soaps, qui sont d’infernales machines à parler, sont un montage américain, en coalescence avec cette technologie rhétorique du débit.

La rhétorique politique anglaise reste un examen constant d’indices de classe

Et quid de la Perfide Albion ? J’emploie « perfide » non pas par jeannedarquisme, mais pour ce que le terme indique de la manière dont les Anglais argumentent et parlent en politique, et s’écoutent parler. Perfidus, celui qui va à travers (per) la parole donnée (fides), et donc parle en la traversant, et va au delà d’elle.

La pratique de la parole politique, outre-Manche, est très différente de la technologie américaine. La démocratie anglaise fonctionne, du point de vue de la parole, sur une technologie de la perfidie. Un ami me faisait un jour remarquer que les Britanniques sont : ou bien grands, blonds et fades, et jouent au polo ; ou bien courts sur pattes, bruns et violents, et jouent au football. On a compris : envahisseurs normands et indigènes pictes. Une caricature récente du Spectator, le magazine sceptique-Tory, reprenait une affiche travailliste, montrant Gordon Brown, le premier ministre non-élu, en thug, en racaille, traitant un sosie de son rival, David Cameron, de minet. Même si Brown sort de la caste des pasteurs protestants, une aristocratie du Verbe, ses communicants jouent sur la tension Normand/Picte, aristo/populo, énergie macho/sensitive male qui découvre le ménage (Mrs. Cameron est issue, elle, de la véritable aristocratie, « que c’est chouette, darling, de faire la vaisselle »). Or la caricature est complètement assumée par les supporteurs du leader tory : le Spectator trouve ça parfaitement normal.

Rhétoriquement, cette imagerie de classe se répète, inlassablement, dans des commentaires de campagne électorale sur l’accent toff ou pas toff ou simili-estuarian du couple Cameron – à nos oreilles, tout cela ne rime à rien, nous ne l’entendons pas. Mais outre-Manche ce sont des marqueurs de parole politique. Si Cameron essaie de ne pas sonner toff (je traduis : 16e, mais on voit tout de suite que ça ne marche pas en France, même avec, jadis, M. Giscard d’Estaing), il veut donc, n’est-il point ? ne pas penser toff ? Et si Madame imite l’accent, disons « de l’estuaire du Havre », est-ce que ça veut dire qu’elle est perfide ? Qu’elle parle à travers sa classe, pour rameuter sur les docks des voix pour son mari ?

Bref, la rhétorique politique anglaise reste un examen constant d’indices de classe, parfaitement assumés, parfaitement mis en scène, parfaitement intégrés au contenu même des débats de fond. A la limite ils sont le contenu. Cette rhétorique porte une attention constante aux « perfidies », ou comment, par un ton, un mot, un accent on fait mine d’être de l’autre côté et d’aller poacher, « braconner » les voix de l’autre classe (eh oui, le vocabulaire du manoir, irrépressiblement).

D’où le désarroi de la presse anglaise face aux avatars médiatiques du Président Sarkozy et de Carla Bruni, lus à travers le prisme de leur grand clivage de classe : est-elle toff, pas toff ? Est-il common ou non (après tout, c’est un noble magyar) ? De même, la malheureuse « baronne » qui est censée représenter la politique étrangère de l’Union européenne subit des outrages, à cause de son titre viager d’opérette à la Gilbert and Sullivan. Le problème : ce qu’elle est, maintenant, n’est pas à l’aune de comment elle se nomme désormais. Une baronne « ça baronne ». Pas elle.

Cette technologie de la nomination de classe est inaudible aux oreilles américaines et nous, en Douce France, même si nous lisons le Figaro, ne nous rendons pas compte à quel point elle est structurante de la parole publique britannique. Elle est, strictement parlant, un indicateur éthique – puisque l’éthique ce sont les marqueurs de comportement d’un groupe donné (ou un ethnos).

Des rhétoriques qui ne font pas la même chose

La leçon à en tirer, par exemple dans les rapports internationaux, est que non seulement nous ne parlons pas la même langue, un enfant le voit bien, mais surtout que nos rhétoriques ne font pas la même chose avec des mots et des idées qui, pourtant, semblent voisins, analogues et, pire illusion, traduisibles d’une culture à une autre. Je suis persuadé que l’impossibilité d’une « entente » en Terre Sainte entre Israéliens et Palestiniens tient à un conflit rhétopolitique entre une rhétorique prophétique d’un côté et une rhétorique séculière de l’autre, irréconciliables. De même François Jullien, sur la Chine, a bien montré comment la « rhétorique de l’oblique » qui caractérise l’argumentativité de l’Empire du Milieu est radicalement différente de notre vision frontale de tout débat (argument contre, de front, un autre argument).

Nous n’argumentons de la même manière, nos mots ne produisent pas les mêmes effets. Or, le volapuk onusien et la novlangue corporate imposent l’illusion d’un idiome globalisant, qui est en réalité une confusion des cultures rhétoriques, et propagent l’idée fausse d’une langue globale unique, d’une traductibilité naturelle des pensées d’action, et nourrissent la perverse idée que, de par le monde, nous argumentons tous pareillement et donc que « nous pouvons nous comprendre ». Rien de plus faux. Parole de théôros.


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